Plan Numérique wallon: quand le train repartira-t-il?

Hors-cadre
Par · 07/11/2017

Près de 5 mois déjà que le petit train Plan wallon du numérique est à l’arrêt en rase campagne pour cause de coup de sifflet intempestif de la part d’un des deux chefs de train.

19 juin 2017: c’est le débranche-tout côté cdH, la pelle du 19 juin pour le PS, le cadeau de Noël avant l’heure pour le MR.

Le petit train, lui, fait une halte d’une durée indéterminée. Les voyageurs attendent…

4 bons mois plus tard, la motrice est toutefois encore sous tension, aucun wagon n’a (encore) été décroché mais tous ne bénéficient pas encore du courant et du chauffage et l’affectation de chacun est encore nimbée de doute.

Il était grand temps de faire le point de la situation. Que fait-on, que sait-on, qu’espère-t-on, que préconise-t-on du côté du Conseil du numérique ? Petit entretien avec Pierre Rion.

Une “continuité” à géométrie variable

Le tout premier message que Pierre Rion avait fait passer, à peine nommé, au nouveau ministre de l’Economie et du Numérique, Pierre-Yves Jeholet, c’est que la continuité était souhaitée. Prière de ne pas défaire et démanteler le Plan du numérique pour des raisons purement politiques et/ou opportunistes.

Quelques semaines plus tôt, il avait fait passer un message similaire à l’équipe du ministre sortant, Jean-Claude Marcourt, l’engageant à ne pas geler des dossiers en phase de décision (et pouvant encore être approuvés) ou que l’agenda imposait impérativement de faire passer. Ce fut notamment le cas pour le feu vert donné à l’équipement IT d’une nouvelle vague de 500 écoles (qui, on le sait aujourd’hui, furent même 570 – mais nous n’entrerons pas dans la polémique soulevée par le successeur de Marcourt…).

Continuité espérée donc. Message reçu, côté Cabinet? Officiellement, oui, mais cela n’empêche pas certains signaux, déclarations, remarques, bruits de couloir de laisser présager que la nouvelle majorité ne se contentera pas de prendre le relais et de le porter plus loin. Il y aura des inflexions, des réorientations, une “marque” bleue imprimée sur le canevas pré-existant. Dans quelles proportions et directions? Impossible encore à ce jour de le dire, le Cabinet et le Ministre Jeholet n’étant pas encore sortis du bois.

On étudie, on évalue, on consulte, on écoute… et on soupèse. On analyse et prépare une nouvelle feuille de route qui, selon certains, pourrait montrer le bout de son nez avant la fin de l’année.

C’est que le temps urge, et pas uniquement pour tous les voyageurs qui attendent, mais aussi pour le nouveau chef de train. Il n’avait déjà qu’un peu moins de 2 ans devant lui lorsqu’il est monté à bord (élections régionales obligent). Il a déjà mangé 5 mois de son précieux pain.

Opération nettoyage?

Rien, officiellement, n’a donc encore été annoncé. Certains signaux et débuts d’intention ont toutefois filtré ou ont été émis. Dans deux directions: d’une part, nettoyage et réforme des dossiers et outils (financement, accompagnement…) ; d’autre part, réorientation de certaines priorités en termes de projets et de chantiers numériques.

Au rayon bruits de couloirs, il se dit aussi que l’AEI, en tant que telle, pourrait bien devoir numéroter ses abattis… Mais dans ce cas, supprime-t-on un étage ou prévoit-on de remplacer un outil existant qui devait au contraire jouer davantage les coordinateurs dans le montage qu’avait commencé à (re)structurer l’ancienne majorité?

La scène start-ups/scale-ups et innovation (numérique ou non) est également concernée par ce rebattage probable de carte, dans la mesure où il était question d’un programme Scale Up à orchestrer par l’AEI.

Cette même AEI avait été pressentie pour accueillir une nouvelle filiale dédiée à l’innovation technologique (Innovation Wallonia Engine) qui intégrerait les activités d’Innovatech, de Picarré (spécialisé dans la protection et la monétisation de la propriété intellectuelle- brevets, droits d’auteur, droit des marques…), ainsi que les activités de l’Entreprise Europe Network et la cellule NCP Wallonie (National Contact Point, équipe qui conseille les entreprises locales pour les aider à participer aux projets de recherche et d’innovation européens).

Il devrait bel et bien avoir fusion entre Innovatech et Picarré, a décidé Pierre-Yves Jeholet (sa note d’orientation qui le prévoit a été approuvée par le gouvernement fin octobre), mais NCP et EEN ne font plus partie du montage qu’avait imaginé Jean-Claude Marcourt. Sous quelle forme ou sous quelle égide opèrera cette fusion à deux? Il faudra encore le préciser puisque, par ailleurs, il aurait été décidé de supprimer ce que Jean-Claude Marcourt et l’AEI avaient pré-baptisé “Innovation Wallonia Engine”…

Entre-temps, le nouveau ministre a revu pas mal d’autres plans:

  • l’AdN, qui était devenue une filiale de l’AEI, redeviendrait une entité autonome, et pourrait même voir ses prérogatives élargies;
  • Creative Wallonia Engine, l’ex-Fostering Ideas qui avait lancé NestUp et qui était également devenue filiale de l’AEI, semble avoir été priée de monter à l’échafaud. Mais alors, que devient le programme Startup Camps? Et, de manière plus générale, le dispositif de promotion et d’accompagnement des start-ups? Qu’est-ce qui sera mis en place pour le remplacer?
  • Il se dit d’ailleurs que Creative Wallonia, dans son ensemble, serait dans le collimateur du nouveau ministre. Si cela se confirme, quels seront les impacts pour les Creative Hubs ou d’autres initiatives dépendant en partie de ce programme, tel que le KIKK Festival?

Vous suivez toujours?

Ce qu’on garde et ce qu’on réévalue

Côté Plan numérique proprement dit, on peut supposer que le nouveau ministre voudra sans doute identifier quelques dossiers ou thèmes dont il fera des priorités (nouvelles?) parmi les 50 mesures énumérées dans le Plan et parmi les choix qu’avait posés son prédécesseur.

Jean-Claude Marcourt avait par exemple pointé le très haut débit dans les zones d’activités économiques et pour les écoles, l’équipement numérique de ces dernières, une implication plus étroite industrie-recherche académique, un mécanisme d’accélération pour sociétés (orientées) numériques à fort potentiel de croissance (ces deux derniers dossiers étant confiés au Digital Wallonia Hub), ou encore l’internationalisation des petits Poucet locaux.

Pierre-Yves Jeholet n’a jusqu’ici réellement dévoilé – partiellement – ses intentions que dans un seul dossier: celui de l’enseignement. Le projet Ecole numérique (équipement numérique financé par la Région, qui se déploie par vague de 500 écoles chaque année) semble être reconduit par le nouveau ministre.

Bien qu’ayant taclé son prédécesseur pour avoir, in extremis, choisi 570 écoles plutôt que 500 (avec un rabiot de 70 qui n’aurait pas été choisi dans les règles), il ne met pas pour autant le holà au programme. Mais pose certaines conditions. Primo, une évaluation de l’édition 2017 (celle gérée par Jean-Claude Marcourt) et ce, “dans les meilleurs délais possibles”. Deuzio, la mise en place d’un “suivi des futurs lauréats, afin d’assurer une adéquation entre les applications concrètes sur le terrain et les objectifs visés.”

Autre décision annoncée par Pierre-Yves Jeholet, en octobre: l’“amplification des ateliers de programmation CoderDojo”. Voir à ce sujet notre autre article.

Céline Colas, qui avait lancé cette initiative, voici 3 ans, en Wallonie, s’est vue subtiliser le ballon – mais n’en abandonne pas pour autant la partie puisqu’elle poursuit le programme Kodo Wallonie.

N’empêche que désormais, côté ateliers de sensibilisation et de découverte de la programmation pour les jeunes de 7 à 18 ans, c’est CoderDojo Belgium qui sera à la manoeuvre, sous le parrainage de Muriel De Lathouwer (EVS). Plus de détails donc dans cet autre article.

Prouvez-moi que cela marche

L’un des traits distinctifs que Pierre-Yves Jeholet semble vouloir revendiquer pendant son mandat est celui d’un ministre qui mesure les effets des mesures prises. KPI, KPI, KPI (non, ceci n’est pas une allusion à une autre ritournelle bleue, quoique…). Indicateurs à tous les étages. En ce compris donc pour le programme Ecole numérique.

Pierre-Yves Jeholet: Un “Mr KPI”? Soit. Mais le diable se cachera-t-il dans la nature des critères de “performances”?

Pierre Rion interprète la chose comme suit: “Le ministre a demandé une évaluation rapide de l’édition 2017 et de ce qui a déjà été fait afin de pouvoir mieux couvrir les besoins, de vérifier que certains équipements ne restent pas inutilisés, comme ce fut parfois le cas dans le temps [Ndlr: à l’époque du plan CyberEcoles] et pour pouvoir adapter le cahier de charges de la prochaine édition.”

Est-ce à dire que l’usage que font les 500 dernières écoles à avoir bénéficié du plan Ecole numérique devra être vérifié et évalué? “Pas forcément les 500 mais pourquoi pas un échantillon de 50, ce qui permettrait de boucler l’évaluation en un mois?”, imagine Pierre Rion. De quoi éviter de retarder la sortie du prochain cahier de charges et de l’appel à projets.

Pour ce qui est des critères d’évaluation, quels pourraient-ils être? “Combien de kits d’équipements sont utilisés, par combien de profs et combien d’élèves? Les enfants se tournent-ils plus vers les sciences grâce à ce que les équipements IT leur permettent de faire? Etc.” Simples exemples que cite Pierre Rion, ces KPI n’ayant pas encore été définis. Ce sera sans doute (mais à confirmer) une responsabilité confiée par le Cabinet à l’AdN et/ou au Conseil du Numérique.

Quelles priorités pour le nouveau ministre?

Pour le reste, quelles priorités choisira le Ministre parmi les 50 mesures qu’énumère le Plan du numérique et par rapport aux choix qu’avait faits son prédécesseur, Jean-Claude Marcourt? Pour rappel, celui-ci avait pointé comme priorités l’enseignement, le déploiement du très haut débit dans les écoles et les zones d’activités économiques, les investissements pour les start-ups (via le fonds Wing), un appui à l’internationalisation, ou encore un mécanisme renforçant la coopération et une sorte de fertilisation croisée entre industrie et recherche (l’un des rôles confiés au Digital Wallonia Hub, toujours bloqué dans les starting blocks en raison de la chute du gouvernement, en juin).

Aucune déclaration officielle, sur les choix futurs, sur les réorientations éventuelles, sur la reconcentration possible des moyens, n’a encore été faite par l’équipe Jeholet.

Où en sont les travaux d’évaluation et de sélection?

Côté équipement du territoire wallon en connectique très haut débit, l’examen est en cours, selon Pierre Rion. En ce compris pour déterminer quel usage les opérateurs, auxquels on a récemment fait cadeau de l’encombrante “taxe Pylônes”, feront de l’argent ainsi libéré. Ici encore, le réflexe KPI du ministre devrait jouer pour évaluer et vérifier que les opérateurs utilisent réellement la musette pour de nouveaux investissements et qu’ils octroient plus facilement un accès à leurs infrastructures aux autres acteurs (plus dès lors de “c’est mon pylône, mon poteau, et je me le garde précieusement”).

Un souhait du ministre serait d’obliger une couverture Très haut débit d’une même zone d’activités économiques (ZAE) par au moins deux opérateurs, afin de ne plus autoriser l’installation de monopoles dans certaines régions.

Reste, bien évidemment, à tordre un peu le bras aux opérateurs…

Dans la deuxième partie de cet article, nous verrons quelques-uns des idées et points de vue du Conseil du Numérique sur la manière dont le Plan numérique wallon pourrait ou devrait être mis en oeuvre. Un entretien avec Pierre Rion, président du Conseil.