La fracture numérique: bien au-delà des clichés socio-démographiques

Hors-cadre
Par · 07/11/2019

En filigrane de la récente édition du “Baromètre Citoyen – usages et compétences numériques” de l’Agence du Numérique, on retrouve le sujet de la fracture numérique. Toujours bien présente et adoptant de nouvelles formes, la “fracture”, l’exclusion numérique ne cesse d’évoluer au gré de l’apparition de nouvelles technologies et des nouveaux usages qu’on est censé en faire.

Il y a bien entendu les lignes de partage habituelles – hommes/femmes, jeunes/aînés, diplômés/décrochés… Mais la réalité est bien plus complexe et nuancée que cela.

L’effet des “genres”

61 contre 51.
61 pour les hommes. 51 pour les femmes.
C’est le “rapport de forces” que pointe le petit exercice d’“évaluation des aptitudes numériques” auquel s’est livré l’AdN en marge de son Baromètre. Un petit questionnaire d’auto-évaluation imaginé par l’AdN vise à évaluer la manière dont chacun estime connaître ou maîtriser un outil, une fonction ou une activité numérique (selon 15 aptitudes numériques fondamentales).

La différence de 10 points correspond à une moindre “pénétration” et maîtrise des outils et usages numériques chez les femmes, conclut l’AdN. Relire notre article sur les résultats de cette auto-évaluation: “Baromètre Citoyens 2019: mon beau miroir, suis-je “numériquement mature”?”

On retrouve le “facteur féminin” du côté des chiffres portant sur le taux d’équipement numérique (matériel et connexion Internet) au sein des foyers: la proportion de “non-connectés, non-usagers du numérique” est plus prononcée du côté des ménages mono-parentaux, surtout lorsque le chef de famille est une femme. Confirmation que l’inégalité genro-sociale perdure, voire s’accentue.

Mais quelle que soit la composition du ménage, les femmes sont le genre le plus représenté dans le groupe des “fracturés numériques”: elles représentent en effet 61% de cette catégorie “et apparaissent en outre comme moins actives dans des usages professionnels [du numérique]”, souligne l’AdN. Elles constituent en outre 59% du groupe “usagers faibles”. Voir plus loin dans l’article, au chapitre “Les largués et les faibles”.

Les fossés des âges

L’âge a un effet non négligeable sur la manière dont le numérique est exploité au sein d’un foyer. Comme le souligne l’étude de l’AdN, en préambule de son rapport, la présence de jeunes générations au sein d’un ménage a pour effet de rajeunir ou de conserver une touche de contemporalité aux comportements. Et cela se vérifie très naturellement aussi en termes de connaissances et d’utilisation des nouvelles technologies.

Or – statistique significative – “les ménages composés uniquement d’adultes, en particulier d’un seul ou deux adulte(s), sont les plus nombreux [parmi la population wallonne] puisqu’ils constituent 61,9% des 1.533.162 ménages wallons.” A un certain degré, la “maturité” numérique de la population serait donc négativement influencée par la courbe descendante de la natalité…

AdN: “34% de la population – soit 1,002 million de Wallons et Wallonnes – constitue une cible prioritaire des actions contre la fracture numérique.”

 

Les jeunes, pour autant, n’échappent pas à la “fracture” numérique. 12% de la catégorie d’âge 15-29 ans sont en effet classés comme “usagers faibles ou en fracture numérique”.

Jetons également un petit coup d’oeil à l’autre bout de la pyramide des âges. La majorité des “have-nots” (en termes d’équipement et d’usage du numérique) se retrouvent dans la classe d’âge des plus de 70 ans: “seulement” 64% d’entre eux disposent d’une connexion à Internet – ce qui n’est déjà pas mal, même si la moyenne de la population est de 89%.

On note toutefois une tendance forte qui devrait gommer, du moins en partie, le déficit d’inclusion numérique des aînés. Dans la tranche d’âge des plus de 75 ans, l’étude de l’AdN relève en effet un bond de 28% en l’espace de deux ans du nombre de seniors bénéficiant désormais d’une connexion à Internet (score 2019: 58%).

L’impact du niveau d’éducation

L’utilisation qui est faite d’Internet et des solutions numériques semble être en partie influencée par le niveau d’étude ou de diplomation. C’est en partie une évidence, quasi une lapalissade: plus on progresse dans les études, plus on fait évoluer ses compétences, sa compréhension du monde et plus on découvre et apprivoise d’autres manières, plus “évoluées” ou “valorisantes”, d’utiliser les outils numériques.

Mais il y a néanmoins un aspect plus sournois et pervers dans ce qui peut sembler une évidence. Et cela touche à l’attitude adoptée: passivité ou proactivité. Ou, si vous préférez, consommation “bête et méchante” contre création et exploitation agissante.

L’étude Baromètre Citoyen de l’AdN indique par exemple que “les usages des moins diplômés sont davantage centrés sur la communication et les loisirs que sur les usages professionnels.”

C’est là un aspect des choses qui a également été abordé lors de la table ronde sur les Politiques publiques et l’enseignement (du numérique, notamment) à l’occasion de Ludovia, l’“université d’automne” pour enseignants qui s’est tenue à Spa, du 29 au 31 octobre. A découvrir ici…

Pour ce qui est du petit exercice d’auto-évaluation des compétences numériques auquel l’AdN a demandé aux personnes sondées de se livrer, on note un effet réel mais somme toute pas exceptionnel du niveau d’éducation sur le sentiment de compétences éprouvé. Le score que s’auto-attribuent (globalement) les personnes n’ayant qu’une formation primaire ou qui ne disposent d’aucun diplôme est de 47. Il passe à 54 pour les diplômés du secondaire et à 66 pour les diplômés du supérieur.

– rechercher une adresse ou un itinéraire sur Internet
– enregistrer une photo trouvée sur Internet afin de l’utiliser plus tard
– créer un graphique pour représenter des chiffres
– envoyer un message instantané via SMS, Messenger ou WhatsApp
– envoyer un fichier à une autre personne via Internet
– décider d’une date de réunion avec 8 à 10 autres personnes
– rédiger une lettre avec un traitement de texte
– modifier une photo pour ne garder qu’une partie de l’image
– élaborer une présentation avec des textes et des images
– créer un mot de passe correctement sécurisé
– modifier son profil dans Google ou sur un réseau social
– créer une copie sécurisée des données de son PC ou de son smartphone
– installer un programme ou une application
– configurer l’ordinateur ou la tablette pour ajouter une imprimante
– créer un petit programme informatique avec un langage de programmation (au choix)

Mais, répétons-le, il s’agit ici d’une évaluation purement déclarative de la part des personnes sondées, non vérifiée, sur une liste d’aptitudes “de base”. Pour rappel, voir dans l’encadré ci-contre, la liste des 15 compétences-“témoin”, choisies par l’AdN).

Le niveau d’éducation ne semble en outre pas être un antidote (automatique) contre la fracture numérique ou la faiblesse des compétences numériques. 23% des diplômés de l’enseignement secondaire inférieur sont des exclus du numérique et 31% d’entre eux sont considérés comme des usagers faibles.

Un cran plus haut, du côté des diplômés de l’enseignement secondaire supérieur, les pourcentages correspondants sont respectivement de 34% et de 37%

Des chiffres qui ne peuvent qu’interpeler et qui prouvent, s’il le fallait encore, que non seulement des progrès doivent être effectués dans l’enseignement “du et au” numérique mais que bien d’autres facteurs – environnementaux, familiaux… – interviennent.

Par contre, la maîtrise des compétences et le type d’usage qui est fait des outils numériques révèlent des différences très sensibles lorsque l’on adopte le prisme de la situation professionnelle, qui est, pour partie, une suite logique du niveau d’éducation (et qui le sera encore plus à l’avenir, à une époque où l’apprentissage tout au long de la vie devient incontournable…).

“La formation”, insistait André Delacharlerie, expert à l’AdN, lors de la présentation du Baromètre Citoyen, “doit se faire à trois niveaux: à l’école, en prévoyant enfin des cours numériques pour les plus jeunes ; dans la vie active, en ce compris pour les chercheurs d’emploi ; et après la retraite.

Il faut davantage de soutien pour déployer davantage d’activités, en ce compris dans des tiers-lieux tels que les EPN ou de nouveaux espaces sociaux, proches des gens. La Déclaration de Politique Régionale le prévoit. Passons donc à l’action.”

Les largués et les faibles

Se basant sur les résultats de son “score de maturité numérique”, l’AdN en déduit que la fracture numérique est sans doute plus pernicieuse qu’il n’y paraît.

Les auteurs de l’étude ont transposé les scores obtenus (par tranche de 10 points) selon une courbe de Gauss qui s’avère révélatrice. Elle représente, pour chaque tranche, le pourcentage de la population wallonne qui se retrouve dans ce taux de connaissance ou de maîtrise.

La fracture numérique touche toutes les catégories socio-démographiques et pas forcément là et dans les proportions que l’on imaginerait “logiques”… Une courbe de Gauss décalée en atteste.

 

Résultat: 20,6% de la population se retrouve avec un score mauvais à médiocre, inférieur à 18. Ce sont les “vrais fracturés” pour reprendre l’expression de l’AdN. Mais il y a également une frange d’“utilisateurs faibles” (score allant de 19 à 36) qu’il ne faudrait pas négliger et qui représentent pas moins de 14% de la population. 

Soit au total, 1,002 million de Wallons et Wallonnes qui, souligne l’AdN, “constituent une cible prioritaire des actions contre la fracture numérique.”

Or, la composition de cette frange de population ne correspond pas forcément à des critères de situation économique défavorable ou de niveau d’éducation trop faible. Il y a là tout une partie de la population qui risque d’être définitivement larguée, abandonnée en bordure de route, si on n’identifie pas, de manière fine, les besoins et les paramètres de fracture.

Dans le même temps, les compétences numériques vieillissent à un rythme toujours croissant (leur demi-vie, selon certaines études, ne serait plus que de 5 ans et c’est même là une évaluation optimiste – et à moduler selon les technologies ou usages). Conclusion: il est urgent d’agir et de se doter d’outils d’analyse typologique plus pertinents. Sans parler de la manière dont les remèdes et les politiques sont imaginés…

Pour ces “largués” et ces “usagers faibles”, tous ces “démunis numériques”, il faudrait donc déployer une stratégie plus large, plus différenciée, imaginer d’autres formes d’aide et d’accompagnement. La Région de Bruxelles-Capitale a par exemple mis sur la table l’idée d’“informaticiens publics”, à l’image des écrivains publics d’antan.

“Il faut aussi imaginer des services innovants et attractifs”, estimait André Delacharlerie. Des services suffisamment séduisants pour retenir l’attention des non-connectés qui “ont trop souvent l’impression qu’il n’existe rien pour eux ou que ce qui existe ne leur est pas utile.” 

Les mono-usages

Alors que l’éventail de solutions, d’applications, d’usages explose littéralement (faites-vous encore quelque chose, au quotidien, qui de près ou de loin ne soit pas lié ou rendu possible par le numérique?), il est encore des usagers “faibles” qui n’utilisent Internet ou un dispositif numérique que pour une seule ou quelques rares utilisations. Pour du courriel, par exemple. Pour visionner une série sur Netflix…

Source: Interface 3 Namur

L’étude Baromètre Citoyen liste 40 usages potentiels et établit le palmarès de la population – par catégorie socio-démographique ou socio-professionnelle.

La moyenne du nombre d’usages est en légère progression par rapport aux chiffres établis en 2017. Score global moyen: 15 sur 40, contre 13 sur 40 voici deux ans. La progression s’applique à toutes les catégories d’âge, les plus “multi-modes” étant les tranches d’âge 15-29 ans (18 usages) et 30-44 ans (19 usages).

Les aînés (les plus de 70 ans) eux atteignent le score de 6, assez bas mais pourtant en progrès de 100% par rapport à 2017. Un doublement d’usage que l’on retrouve d’ailleurs aussi du côté des non-diplômés.

“Les scores, en termes de type d’usages, sont mauvais pour les seniors et les personnes inactives [score global: 40], sauf pour des usages passifs du genre messagerie ou recherche d’informations”, souligne André Delacharlerie. “Idem pour la catégorie socio-professionnelle des ouvriers, avec un score de 55 et une maîtrise qui se limite essentiellement à l’usage des outils numériques de messagerie. Ce qui est loin d’être suffisant.

Les chômeurs se disent relativement bons (dans l’ensemble) en traitements de photo ou en sécurisation de copies de fichiers mais des outils qui leur permettraient de trouver ou de garder un travail ne sont pas utilisés ou maîtrisés…”

Autre angle d’analyse intéressant dans l’étude de l’AdN, les usages qui sont largement délaissés (voire ignorés parce qu’inconnus ou perçus comme trop complexes ?) par des personnes considérées comme en “rupture socio-numérique” ou comme des usagers faibles.

Il est en effet des solutions ou fonctions qui sont largement aux abonnés absents pour les quelque 20% de la population classés “fracturés numériques”. A noter que 56% d’entre eux n’ayant aucun accès aux outils ou à Internet ne peuvent évidemment même pas tenter l’un ou l’autre usage.

Ceci étant dit, du côté de ceux qui disposent ou peuvent avoir accès à un équipement (par exemple via un EPN), l’AdN a listé une série impressionnante – et inquiétante – d’usages qui leur échappent (quasi-)totalement. Voici un classement par ordre dégressif de taux d’usage:
– opération bancaire ou boursière en-ligne: 9%
– visionnement d’une émission de télévision ou d’une vidéo en-ligne: 8%
– écoute de radio ou de musique en-ligne: 7%
– achat ou commande en-ligne: 7%
– utilisation d’un réseau social: 7%
– recherche d’informations sur le site d’une administration: 6%
– communication via webcam: 5%
– jeu en-ligne: 5%
– téléchargement de musique: 4%
– réservation en-ligne: 4%
– utilisation d’une application bureautique: 2%
– recherche d’emploi ou dépôt/envoi d’un CV: 2%
– déclaration administrative en-ligne: 2%
– cours à distance: 1%
– consultation ou utilisation d’un agenda partagé: 0%
– enregistrement de données dans le cloud: 0%