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Intopix: quand et comment une “petite belge” dicte une norme ISO

Hors-cadre
Par · 20/03/2019
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IntoPix, spin-off de l’UCLouvain, a réussi à marquer le marché de son empreinte en s’imposant comme l’un des initiateurs de la norme internationale ISO JPEG XS, largement basée sur l’algorithme de compression d’image qu’elle a développé. Nous vous en parlions tout récemment.

Mais comment intoPix a-t-elle mené sa barque pour arriver à ce résultat? Comment une telle procédure de si longue haleine est-elle possible de la part d’une petite société locale? D’autres acteurs locaux peuvent-ils s’en inspirer dans d’autres domaines ou contextes? Et l’effort en vaut-il la peine? Nous avons abordé ces différentes questions avec Jean-Baptiste Lorent, directeur marketing et commercial et co-fondateur de la société.

intoPix, certes, n’est pas une start-up comme une autre. Dans ces gènes, il y avait déjà quelques ingrédients qui la prédestinaient sans doute davantage à un travail de visibilité, de notoriété et de lobbying industrialo-normatif.  Jean-Baptiste Lorent en pointe deux: le fait d’être issue de recherches universitaires ou encore la présence parmi les co-fondateurs de Jean-François Nivart, ex-XDC (EVS).

N’empêche que le statut qu’elle a désormais acquis comme co-auteur de la norme JPEG XS peut en inspirer d’autres, issues de notre petit sérail belge.

“De par nos origines”, estime Jean-Baptiste Lorent, “nous avons très tôt pris conscience du fait que la recherche collaborative et la participation à différents groupes de normalisation pouvaient s’avérer bénéfiques. De par son passage chez XDC, Jean-François Nivart, de son côté, avait vu toute l’importance qu’il y a à travailler et à être proche d’acteurs qui ont un pouvoir de décision sur la définition et l’usage des technologies. Il s’agit souvent de sociétés qui siègent dans des comités de standardisation industrielle.

A notre niveau, en tant que société spécialisée dans les technologies de compression d’images, il était intéressant de pouvoir contribuer à spécifier la transition qui verrait le marché passer de la bobine au digital…”.

La première étape, pour quiconque veut bien se positionner, consiste donc à se faire membre d’un groupe (ou de plusieurs groupes) constituant l’un des maillons de la machinerie des organes de normalisation. “Cela permet de rapidement se connecter aux personnes qui ont de l’expertise ou qui savent comment vont les choses. Ou qui ont en tout cas une vision claire des choses et des évolutions.”

Oser. Tout simplement…

Mais comment entrer dans de tels cénacles quand on est un obscur petit Poucet, venant d’un patelin baptisé Corbais, entité de Mont-Saint-Guibert, proche certes d’une certaine Louvain-la-Neuve, mais situé dans une bien modeste Belgique? On joue des coudes? On se trouve un “parrain”? On y va à l’influence?

“On s’inscrit tout simplement et on y va. La première démarche à entreprendre est par exemple, pour ce qui est des normes ISO, de se faire inscrire sur la liste de contacts de l’ISO National Standards Body belge ou de passer par Agoria. Cela permet d’être tenu au courant et de s’inscrire aux réunions. Libre à chacun d’estimer que cela vaut ou non la peine d’y assister. On s’inscrit, on rentre. Il faut toujours oser. Pour le reste, ce qui compte, c’est la continuité de présence qui déterminera la reconnaissance dont on y bénéficiera.”

Une Emmy Award, une vraie, pour une société belge! intoPix récompensée pour ses “efforts en matière de standardisation et d’interopérabilité du JPEG2000”, norme utilisée pour les transmissions sportives de télévision.

Il est vrai toutefois qu’il y a parfois de sérieuses barrières à l’entrée. “Dans le cas du groupe de standardisation HDMI (High-Definition Multimedia Interface), par exemple, le droit d’entrée est de 20.000 euros par an, ce qui ne facilite pas les choses pour les petites sociétés…” Côté JPEG, par contre, c’est gratuit…

L’argent n’est pas le seul obstacle. Il y a aussi la taille, le poids économico-politique. “Pour la 5G, par exemple, les acteurs sont essentiellement de grandes sociétés, très puissantes, détenant énormément de brevets, qui se réunissent pour être encore plus fortes”, estime Jean-Baptiste Lorent. A ses yeux, on n’est plus à proprement parler dans une démarche de normalisation mais plutôt dans de l’influence politique.

Petite remarque au passage sur la question de l’importance des brevets: “Nous brevetons nos technologies, non pas pour empêcher leur utilisation, mais par une volonté de ne pas nous laisser écraser. Et aussi parce que cela ouvre la voie à un ROI sur les efforts d’innovation.”

Passé – ou indépendamment des éventuelles barrières évoquées à l’entrée de groupes et comités, “c’est l’expertise présente au sein des groupes qui en fait toute la valeur”, poursuit Jean-Baptiste Lorent. Lors du parcours de normalisation JPEG XS, intoPix a ainsi eu l’occasion de siéger et de travailler aux côtés de sociétés telles que Qualcomm, Broadcom, Samsung…” Pour l’anecdote: “tous, au départ, se sont demandés ‘qui sont ces gens’ [d’intoPix]?”

Une fois membre du groupe, “l’essentiel est de ne pas rester passif, d’être contributeur. Une expertise de départ est donc indispensable… Quel que soit le groupe, on sera toujours novice au départ. Il y a toujours un travail intensif à la clé.” Et ce qui ne gâche rien, le fait d’être au courant vaut son pesant d’or. Ne serait-ce que “parce que nos clients apprécient qu’on en sache beaucoup.”

S’insérer dans un groupe, nouer des relations avec des sociétés qui en font déjà partie et qui sont déjà des clients ou pourraient le devenir, est aussi une chose importante pour gommer en quelque sorte le facteur taille. “Pour la proposition de norme JPEG XS, ce qui est assez fou, c’est que nous avons commencé par innover avant de passer à la phase conviction et normalisation. Nous avons présenté notre algorithme à des clients qui en ont vu la valeur. Une solution, propriétaire au départ, est devenue norme en travaillant dans trois comités distincts. Et cela, grâce au soutien de clients ou de grands groupes. Cela a généré de la puissance pour faire avancer l’idée et réussir le trajet de normalisation. Travailler de la sorte avec des grands, qu’ils soient ou non déjà partenaires, est intéressant pour de petites sociétés telles qu’intoPix.”

Un effort de longue haleine

Il ne suffit évidemment pas de se pointer pour gagner – ou influencer. “Une participation à ce genre de structure ne paie pas tout de suite. C’est une question d’effort constant.

Il faut tout d’abord écouter, voir ce qui se passe, se contenter d’assister aux réunions. Ensuite, on passe en mode promo active, on agit pour se faire entendre.”

L’effort et l’implication sont en effet constants, pour intoPix. La société délègue plusieurs personnes pour participer aux réunions de divers groupes et organismes. Pour le seul comité JPEG, il faut compter quatre réunions par an, chacune durant… une semaine. “Sur tous les continents”. Et il y a bien d’autres organismes: SMPTE (Society of Motion Picture & Television Engineers), VESA (Video Electronics Standards Association)…

Jean-Baptiste Lorent (intoPix): “Il est important de tout suivre pour se tenir au courant de l’évolution, avant que les spécifications deviennent publiques et ce, afin de pouvoir orienter nos produits très tôt.”

“Depuis dix ans, nous avons toujours eu, pour toutes les réunions qui en valent en tout cas la peine, au moins une ou deux personnes présentes dans les divers comités. Il nous arrive de devoir présider des groupes de réflexion. Une personne préside alors tandis qu’un autre de nos représentants participe pour défendre nos intérêts…

Il est important de tout suivre pour se tenir au courant de l’évolution, avant que les spécifications deviennent publiques et ce, afin de pouvoir orienter nos produits très tôt.”

Pour Jean-Baptiste Lorent, cette règle vaut pour de nombreux contextes. Pas uniquement pour la normalisation de logiciels ou de matériels. “Prenez par exemple le RGPD. Nombreux étaient ceux qui savaient avant que la réglementation ne soit publiée. Tout simplement parce qu’ils avaient assisté aux réunions préparatoires. 

Il s’agit toujours de se préparer afin de pouvoir adapter ses technologies, préparer ses produits, éviter les surprises” quand les normes, réglementations ou directives finissent par sortir. Participer, répète-t-il, permet aussi d’être en contact avec des experts, “de quoi prendre éventuellement une longueur d’avance sur les concurrents. Et c’est aussi des endroits où l’on rencontre des clients ou des partenaires potentiels.”

Ceci n’est qu’un début

Voici donc dix ans qu’intoPix “pratique” la participation à des groupes de réflexion et de décision qui déterminent l’avenir de certaines technologies. Désormais entrée dans la cour des grands, grâce à son travail d’évangélisation et de normalisation JPEG XS, comment la société voit-elle la suite?

Jean-Baptiste Lorent (intoPix): “Siéger ou être proche des groupes de normalisations pour faire le lien entre le technology push et le market pull, pour faire connaître la norme JPEG XS et la faire adopter plus vite.”

“Nous allons intensifier notre démarche maintenant que notre société est entrée dans sa phase de croissance”, indique Jean-Baptiste Lorent. “La norme JPEG XS est la première pierre. La prochaine étape consiste à en faire une norme intégrée à des normes industrielles afin de la rendre utilisable dans des applications, des équipements mobiles, des interfaces, des écrans de télévision, dans les équipements des voitures…” Pour ne citer qu’un seul exemple, le travail concernera notamment la norme HDMI (High-Definition Multimedia Interface). “Nous devons être présents au sein de ces groupes de normalisation, sinon les choses ne bougeront pas suffisamment vite…”

Oser la recherche

Jean-Baptiste Lorent utilise le terme “oser” lorsqu’il parle du fait de devenir membre actif d’un comité. Mais ce même terme, il l’applique de manière plus large à une autre attitude qui, selon lui, devrait être plus généralisée. “Il faut oser construire un business plan ambitieux, oser faire de la recherche fondamentale qui ait du sens. Il faut aller chercher les projets de recherche. Des financements pour cela existent au niveau européen.

C’est quelque chose qu’il faut oser risquer, en parallèle au développement de solutions. En Belgique, en Wallonie, les entreprises utilisent très peu tous ces instruments qui existent pourtant. Tout en sachant que nombreuses, très nombreuses, sont les sociétés qui, au niveau européen, soumissionnent… Trois ou cinq sur 500, peut-être, verront leur proposition retenue. D’où l’importance de la solidité du business plan.”

Avec aussi cette petite piqûre de rappel: “participer à de tels projets implique de travailler en groupe, de co-créer. Dès lors, pour valoriser au mieux sa création, il est bon de protéger sa propriété intellectuelle…”.

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