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Crowdlending et crowdequity: miroirs à alouettes !

Tribune
Par Carl-Alexandre Robyn · 22/03/2017
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Gare à la perversité cachée du modèle économique de la plupart des acteurs du crowdlending et de l’equity-based crowdfunding. Telle est la mise en garde que formule le consultant Carl-Alexandre Robyn dans cette nouvelle rubrique. Les particuliers, encouragés par des mécanismes fiscaux à suivre la voie qui leur est tracée, voire recommandée au travers de certains messages officiels, risquent-ils de devenir les “dindons de la farce”?

Ce texte mérite une mise en contexte et une explication quant à la méthode d’analyse et de commentaire à laquelle a eu recours l’auteur pour rédiger ce texte d’opinion. Cette explication, vous l’a trouverez dans cet autre texte. A lire pour vous aider à décrypter ce qui suit et vous forger une opinion…

Alors que le marché du financement participatif est en pleine expansion (en France et en Belgique, il double en volume chaque année depuis 2014), personne, ou presque (voir références en fin d’article), ne semble s’interroger sur la perversité du modèle économique de la plupart des acteurs du crowdlending (plates-formes de prêts rémunérés de particuliers aux entreprises) et de l’equity based crowdfunding (ou crowdequity en abrégé, c’est-à-dire des plates-formes de prises de participation de particuliers dans le capital de jeunes pousses).

En effet, qui prend conscience que ces deux systèmes de plus en plus populaires de financement participatif sont en réalité vérolés: gains surestimés, risques minimisés, clauses abusives, etc.? Les pratiques déviantes de bon nombre d’acteurs du prêt participatif et de la prise de participation en actions devraient alarmer non seulement les Autorités en charge du contrôle prudentiel des plates-formes de crowdfunding mais surtout la foule des particuliers qui sont encouragés par des mécanismes fiscaux (par exemple, le récent Tax Shelter pour start-ups en Belgique) à suivre la voie toute tracée pour eux de devenir les “dindons de la farce”.

Défauts majeurs

Pointons un certain nombre de défauts majeurs, à commencer par le business modèle de ces services qui, basé sur un mécanisme de commission prélevée sur les montants prêtés ou investis, provoque des incitations perverses néfastes, telles que la promotion de projets aux montants les plus importants ou encore la sélection hasardeuse de projets toujours plus nombreux afin de maximiser les chances de rentrées d’argent pour la plate-forme.

Une étude fine a montré que la sélection rigoureuse dont se prévalent les plates-formes est souvent un mythe: en effet, environ 8% des entreprises emprunteuses ou en quête de capitaux, aidées par ces plates-formes, ne publient pas leurs comptes annuels.

Le petit investisseur peut également s’inquiéter de la communication biaisée (discours marketing bien rôdé) de plusieurs plates-formes qui présentent les projets de manière partiale. D’un côté, elles minimisent les risques encourus par le particulier prêteur/investisseur tout en surestimant les gains potentiels d’une telle opération. Pourtant, c’est bien un risque de défaut, c’est-à-dire de non remboursement des sommes qu’ils ont prêtées, que courent les particuliers.

“Les pratiques déviantes de bon nombre d’acteurs du prêt participatif et de la prise de participation en actions devraient alarmer non seulement les Autorités en charge du contrôle prudentiel des plates-formes de crowdfunding mais surtout la foule des particuliers.”

Dans le crowdlending, on a comparé les indicateurs de défauts publiés par les plates-formes étudiées – une obligation légale qui prend en compte les prêts non remboursés depuis plus de deux mois – avec les informations recueillies sur le panel d’entreprises emprunteuses étudiées. Résultat: des écarts allant de 1 à 6 points. Ainsi, alors qu’une plate-forme, leader du marché, évoquait dans la presse un taux de défaut de 1 à 2% seulement, l’étude des défauts constatés sur les prêts financés depuis au moins un an laisse apparaître un taux de défaut de 11,2%, soit 5 à 10 fois supérieur !

Des rendements surévalués

Côté rendement, des plates-formes de financement participatif affichent des prêts rémunérés à 7% en moyenne. Or, selon diverses estimations de spécialistes, une fois les défauts (faute d’une sélection réellement de qualité des projets) et la fiscalité déduits, le rendement de ces placements devrait plutôt s’établir entre 1,6%, pour une hypothèse optimiste, et 0,33% pour une hypothèse réaliste. Loin des promesses de départ et plus proches du taux d’un compte d’épargne classique, mais la sécurité et la liquidité en moins.

Bref, le petit investisseur alléché par ces gains juteux se retrouve berné dans bien des situations, sans avoir été objectivement informé des risques de perte de capital auxquels il s’expose. Il n’a souvent pas conscience que ce système est par nature générateur de risques, portés par les seuls particuliers. Ce sont en effet les projets que le secteur bancaire n’a pas jugés viables qui se retrouvent sur ces plates-formes, à des coûts de crédit 2 à 3 fois supérieurs, ce qui rend les entreprises emprunteuses encore plus fragiles.

“Le particulier est rarement informé, de manière objectif, des risques de perte de capital auxquels il s’expose et n’a souvent pas conscience que ce système est par nature générateur de risques qui sont portés par les seuls particuliers.”

Comme si cela ne suffisait pas, ajoutons à cela des dérives réglementaires et contractuelles manifestes. Ces plates-formes doivent se soumettre à différentes obligations telles que publier un rapport annuel, évaluer la capacité de financement des prêteurs ou encore indiquer leur taux de défaut.

Dans les faits, de graves manquements apparaissent, ces informations sont fréquemment soit erronées, soit indisponibles. Moins d’une plate-forme sur quatre évalue la capacité de financement des consommateurs et moins de 20% publient un rapport annuel.

Pire, les indicateurs de risque publiés sont fréquemment largement sous-estimés. Ainsi, pour une des plates-formes pionnières dans le crowdlending, les taux de risque communiqués sont, d’après certaines estimations, plus de 40% inférieurs à la réalité, donnant une vision du risque largement faussée aux petits prêteurs.

“Les pouvoirs publics doivent légiférer davantage pour contraindre les plates-formes à adopter des techniques de commercialisation moins préjudiciables aux particuliers prêteurs/investisseurs, notamment en les obligeant à fournir une information pertinente et impartiale quant aux rendements et aux risques.”

Cerise sur le gâteau: une myriade de clauses apparemment abusives voire illicites figurent dans les conditions générales d’utilisation des plates-formes, en particulier en matière d’exonération de responsabilité sur la fiabilité des informations fournies sur leurs sites ou sur le bon fonctionnement de ceux-ci ou encore sur la sécurité des données financières et personnelles. Probablement des erreurs de jeunesse…

balance, justiceLes pouvoirs publics doivent légiférer davantage pour contraindre les plates-formes à adopter des techniques de commercialisation moins préjudiciables aux particuliers prêteurs/investisseurs, notamment en les obligeant à fournir une information pertinente et impartiale quant aux rendements et aux risques. Sinon, les variantes les plus populaires du crowdfunding ne seront que des usines à désillusions.

Certaines plates-formes sont probablement moins défaillantes que d’autres mais l’opacité du secteur est telle qu’elle ne permet pas actuellement d’identifier les acteurs vertueux ou d’établir une sorte de “podium” des bons et des moins bons élèves en la matière.

Il est atterrant de constater à quel point un concept aussi génial que le crowdfunding est dévoyé par la cupidité et la déresponsabilisation des plates-formes actuelles, qui ne se distinguent que par l’ambigüité et la surenchère de leur discours marketing, le cynisme de leur communication et de leur propositions financières qui, au final, s’avèrent bien peu amicales pour les particuliers.


Documents de référence

  • Jérémy Vachet: “Le crowdfunding: mutation ou mirage pour l’entrepreneuriat?”, Etude de l’observatoire Alptis, novembre 2015.
  • Etude UFC-Que choisir: “Les placements participatifs : des placements risqués au potentiel moindre que le Livret A ?”, février 2017.
  • C.-A. Robyn: “ Crowdfunding : la face obscure du rêve”, (ISBN : 978-2-87496-339-1) Edition Edipro.eu, mars 2017.

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3 commentaires

  1. Je partage complètement cette analyse…Et je ne comprends pas comment ces plates-formes parviennent à perdurer dans le temps avec de si mauvais résultats.

    Personnellement, je sais qu’en tant que prêteur et bien que tous mes prêts soient encore loin d’être terminés, je vais y laisser des plumes, les intérêts à percevoir ne pouvant couvrir les pertes en capital.

    Il est grand temps que les pouvoirs publics réagissent. Des articles comme le vôtre permettront peut être une réaction à la hauteur des enjeux.

  2. Michel Nizon (@MichelNizon)

    Cet article illustre la nécessité pour chaque particulier d’effectuer ou d’avoir accès à une due diligence indépendante avant de confier son précieux argent. Par nature, les plateformes de crowdfunding & co sont neutres et aucune législation ne pourra protéger à elle seule les épargnants.

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