Education et numérique: un nécessaire changement de pratiques et de postures

Pratique
Par · 09/03/2017

Dans le cadre de sa stratégie “Smart city”, la Région de Bruxelles-Capitale avait choisi de centrer son premier événement thématique sur le sujet de l’éducation (enseignement mais aussi apprentissage à vie). Objectif: exposer et expliquer non seulement la manière dont les technologies numériques peuvent – doivent – être mises au service de l’éducation mais aussi amener les orateurs à aborder les grands défis et obstacles que fait surgir la numérisation de notre environnement de vie en termes de rôle confié à l’enseignement et leur faire formuler quelques pistes de réponse.

Parmi les orateurs de cette journée: Pieter Ballon, directeur de l’IMEC, professeur à la VUB et “ambassadeur” Smart city pour la Région bruxelloise ; Sophie Pène, professeur à l’université de Paris Descartes et vice-présidente du Conseil national français du numérique ; Céline Vanderborght, smart city manager de Bruxelles-Capitale ; et Pieter Desmet, directeur d’IMEC-ITEC (groupe de recherche spécialisé dans la conception, le développement et l’évaluation de logiciels destinés au support à la décision automatisé).

Pas de “smart city” sans citoyens “intelligents”

Si l’institut et centre de recherche flamand IMEC était à ce point représenté parmi les orateurs, c’est notamment en raison d’une décision prise récemment de développer un programme structurel de recherche et innovation entièrement dédié à la problématique de l’enseignement numérique.

Pieter Ballon: “si on ne lutte pas contre les carences en littératie numérique, on court un risque énorme de galvauder un immense potentiel humain.”

Du côté de Pieter Ballon, cela se conjugue avec la vision qu’il a de la “ville intelligente” et de ses implications, essentielles, en termes de compétences à cultiver auprès de chaque citoyen.

Sa définition d’une “smart city”? “L’aptitude qu’a une entité métropolitaine [Ndlr: mais cela pourrait s’étendre à d’autres typologiques de territoire] à mobiliser les intelligences présentes dans son enceinte.”

 

Par “intelligences”, il entend bien évidemment les ressources en créativité, en lancement de projets, les compétences, l’aptitude à développer ensemble de nouveaux concepts, produits et services.

A ses yeux, trois éléments essentiels doivent faire l’objet d’une attention toute particulière:

  • la littératie numérique (soit l’aptitude à comprendre et à utiliser le numérique)
  • la place du numérique au sein des classes “qui ne peuvent être comme des îlots analogiques dans un monde numérique”
  • l’apprentissage et l’éducation “qui doivent être en symbiose totale avec les réalités quotidiennes d’une smart city si l’on veut motiver les gens à apprendre. La formation doit être liée à la vie et à la situation quotidiennes, au contexte des intérêts personnels de chacun.” Il estime par ailleurs essentiel de favoriser l’apprentissage continu, tout au long de la vie, tant au niveau de chaque individu que, de manière tout aussi importante à ses yeux, au niveau du groupe d’individus. “Il faut apprendre et progresser en groupe d’individus, en tirer les conclusions, adapter ses comportements [consommation énergétique, transport…] de manière collective.”

Revenons un instant sur le premier point: la littératie numérique. Pieter Ballon s’appuyait sur les résultats de plusieurs études récents, dont une de l’IMEC, pour tirer un signal d’alarme.

Le taux de littératie numérique en Belgique (toutes régions confondues) est encore beaucoup trop bas. Quelques chiffres pour le prouver?

  • 20% des Belges n’ont pas accès à des outils informatiques, soit qu’ils ne possèdent pas d’ordinateur (ou de tablette), soit qu’ils ne soient pas connectés à Internet ou qu’ils ne sachent pas s’en servir ou ne sachent pas “comment en tirer parti pour jouer leur rôle dans la société”
  • 40% des Belges disposent de compétences numériques trop faibles, voire en sont totalement privés
  • 20% des Belges ne savent pas comment utiliser un courriel (le pourcentage passe à 30% parmi les plus défavorisés)
  • 30% ne savent pas comment consulter un horaire de bus en-ligne (là encore le pourcentage grimpe – à plus de 50% – parmi les moins favorisés)
  • 10% des jeunes (tranche d’âge: 15-19 ans) éprouvent des difficultés face aux technologies numériques – “il ne s’agit donc pas uniquement d’un problème de génération.”

Qu’en conclure? “Il y a là un risque énorme de galvauder un immense potentiel humain.”

L’école sous pression

Deux des intervenants de la journée — Sophie Pène, professeur à l’université de Paris Descartes et vice-présidente du Conseil national français du numérique, et Pieter Desmet, directeur d’ITEC, groupe de recherche de la KUL, affilié à l’IMEC) — soulignaient à quel point l’école est placée au coeur d’une tourmente et est supposée être, de manière sans doute irréaliste, la réponse absolue aux défis sociétaux qu’induit le numérique.

“Il y a comme une contradiction endémique”, estimait Sophie Pène. “L’école est censée être à la fois résiliante, transparente, un lieu d’expériences alors que la ville qui l’entoure est pleine d’automatismes, qu’en raison même du numérique, les risques d’exclusion sociale sont accrus, que les droits sociaux et civiques risquent d’être moins accessibles à tous. On attend de l’école qu’elle dénoue ce paradoxe, développe une écologie citoyenne.

Le risque, c’est que l’on assiste à une dislocation de l’école à cause de la numérisation, qu’il y ait désintermédiation du service public [enseignement].

La pression est intense sur les professeurs. La question à se poser est comment l’alléger.”

Côté désintermédiation, Sophie Pène soulignait notamment le mirage que constituent (en partie) des ressources nouvelles tels que les MOOC. Si ces cours à large diffusion sont une bonne chose en soit, il serait erroné, à son avis, de considérer que quiconque peut se former en pur autodidacte, sans guidance, sans un accompagnement destiné notamment à éviter les expositions à des contenus peu qualitatifs, voire comportant des éléments de déviance.

Il faut dès lors prévoir ce qu’elle appelle des “bureaux de voisinage”, avec coaching et mentoring. Nous verrons dans la suite de cet article, dédié aux projets Smart City & Education de la Région bruxelloise, comment les EPN, chez nous, pourraient être ces “bureaux de voisinage”.

Autre défi: l’émergence d’initiatives tierces, par exemple sous forme de “bootcamp” pour formation à la programmation, d’ateliers CoderDojo. Là encore, c’est en soi une bonne nouvelle mais ce serait aussi une erreur que de permettre l’éclatement, de ne pas “connecter toutes ces initiatives au système éducatif classique”.

L’école, les enseignants, manquent par ailleurs des compétences nécessaires pour accompagner, inculquer de nouveaux savoirs. “Qui, par exemple, est capable d’accompagner un apprenant dans la maîtrise de l’utilisation de capteurs open source destinés à relever et permettre l’analyse des niveaux de pollution dans son quartier?”

A ses yeux, il y a urgence à “dé-confiner” l’école, à la rendre davantage ouverte, à déterminer qui, parmi le corps enseignant, peut prendre en charge les formations à la programmation, à l’analyse du big data, aux nouvelles formes et structures de travail, à la robotisation et à son impact sur la société, etc. etc.

L’école doit apprendre à être plus ouverte, plus créative, plus empathique, tant au sein de la classe que dans ses relations avec le monde extérieur. Les rapports sociaux doivent se faire plus horizontaux, plus participatifs. Il faut construire de nouvelles articulations [avec les autres acteurs] pour que l’école ne perçoive pas les hackathons et bootcamps comme une concurrence déloyale.”

Attention à la ligne rouge

Sophie Pène: “Il faut construire de nouvelles articulations [avec les autres acteurs] pour que l’école ne perçoive pas les hackathons et bootcamps comme une concurrence déloyale.”“La pression est trop forte sur le corps enseignant, déjà confronté à d’autres problématiques: une perte de légitimité, la lutte contre la radicalisation…”, estime encore Sophie Pène.

Pieter Desmet, directeur du groupe de recherche ITEC (IMEC), va même plus loin en déclarant: “la société a des attentes irréalistes voire naïves vis-à-vis de l’enseignement. On attend des enseignants qu’ils aient une maîtrise parfaite du numérique et de ses impacts. Sinon, on juge qu’ils ne sont pas à la hauteur, on critique le fait que les étudiants n’apprennent plus en classe mais davantage en dehors de l’école. On voudrait que numériser l’enseignement soit une réponse à tous les problèmes. Résultat? On culpabilise les enseignants, ce qui est une très mauvaise idée.

 

Selon lui, c’est toutefois le moment idéal pour “oser franchir le pas de la technologie au service du didactique”. Mais en réfléchissant posément aux bases et en exploitant mieux les potentiels et les ressources, déjà existants – parfois dans des sphères externes à l’enseignement.

L’enseignement doit impérativement se moderniser, “changer de posture”, comme le dit Sophie Pène. Pour Pieter Desmet, l’école doit se mettre au collaboratif et à l’interaction. “L’enseignement est encore trop expositif.” Or, les outils technologiques permettent désormais de supporter la collaboration, le travail en mode projet.

Il faut aussi se montrer plus novateur dans l’utilisation de certaines ressources, tel que l’online learning. Pourquoi se limiter par exemple à des canevas frileux, en mode questions à choix multiples, alors que l’on peut s’en servir pour des tâches ouvertes, “des exercices de reformulation, de traduction, d’écriture…”? Et surtout, se servir des plates-formes et contenus d’apprentissage en ligne au profit de tous et pas uniquement des élèves et étudiants.

Pieter Desmet: “Surtout, ne pas culpabiliser les enseignants. Les attentes de la société sont trop irréalistes, voire naïves.”

Comme Sophie Nève, il préconise une école qui dépasse le carcan de ses murs, qui s’ouvre sur le monde, qui joue par exemple le jeu des living labs en s’appuyant sur des “dispositifs mobiles qui s’en vont expérimenter et échanger, intégrer la technologie dans les quartiers de la cité.”

Autre carcan qu’il pourfend: les systèmes de classes et d’années. “Il existe désormais des systèmes d’apprentissage qui calquent le rythme et le contenu sur le stade et les facilités d’apprentissage de chaque personne, fournissant des contenus plus pointus aux plus doués, proposant des contenus de rattrapage à ceux qui décrochent…”

Dernier point à réaménager: l’enseignement, l’apprentissage par qui?

Pour Pieter Desmet, quatre acteurs doivent impérativement s’allier, s’impliquer selon une “quadruple hélice”: les autorités publiques ; les universités, écoles supérieures et le monde académique ; le secteur privé (“il y a, chez nous, de nombreux acteurs impliqués dans les technologies éducatives – Barco, Televic…”) ; les écoles et les apprenants.

“Il faut éviter — ce serait la pire des catastrophes — de culpabiliser les enseignants. Il faut au contraire les autonomiser, leur donner la capacité de faire.

Il n’est aucunement question de les remplacer mais au contraire, et surtout, de réussir l’équilibre entre enseignement et technologie.”