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Transformation numérique: entre défi et opportunité pour l’emploi

Hors-cadre
Par · 25/04/2018
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Les entreprises – PME comprises – face à la transformation numérique. Quelles contraintes? Quels besoins spécifiques? Quelles pistes de solution?

En début de semaine, le service Politique des PME du SPF Economie organisait un colloque consacré à diverses facettes de la numérisation des PME. Objectif: susciter réflexions, bonnes pratiques et questionnements.

Le programme était plutôt du genre varié lors de cette journée de réflexion et d’échanges organisée sous l’égide du SPF Economie. On y a en effet parlé à la fois de financement, de cybersécurité et d’impact de la transformation numérique sur l’emploi.

En préambule à la journée, Pierre Rion, président du Conseil numérique de Wallonie, mais aussi les deux représentants de la Commission européenne (Anne-Marie Sassen, de la DG CNECT, et Andrei Bunis, de la DG Grow F3), ont mis l’accent sur le retard largement documenté de l’Europe sur les grands ténors de l’économie numérique (et des technologies qui l’accompagnent et la sous-tendent) que sont les Etats-Unis et la Chine.

“L’Europe et la Belgique ont raté l’occasion du numérique. Les grandes entreprises sont américaines ou chinoises. Si la Belgique occupe une belle troisième place, en Europe, en matière d’investissements réalisés en matière d’infrastructures de communications, nous sous-performons dans les autres domaines”, pointait notamment Pierre Rion.

Un chiffre: 80% des grandes entreprises belges sont “hautement numérisées”, contre seulement 30% des PME.”

L’économie, estimait-il, est sous-numérisée, avec l’impact négatif que cela peut avoir sur l’effet accélérateur qu’on prête à la transformation numérique. “Les secteurs sont mal préparés aux changements dans les modes de fonctionnement. La requalification de la population est une urgence.”

Au niveau wallon aussi, “le principal défi est la pénurie en capital humain (numériquement compétent).”

Qui mise sur Schumpeter?


L’effet Schumpeter se reproduira-t-il dans le contexte de la révolution (ou transformation) numérique des métiers – ce principe qui veut que, s’il y a certes un effet destructif d’emploi associé à toute dynamique d’innovation, cette dernière compense la perte par la création de nouvelles opportunités?

Impossible de le prédire dans l’état actuel des choses, estimait Pierre Rion. Notamment parce qu’il est impossible de prédire les formes futures qu’adoptera l’économie. “On peut toutefois faire deux prévisions majeures. D’une part, les ajustements [des compétences et métiers] seront tout sauf automatiques. Il faut dès lors prendre des mesures, via de incitants et un environnement favorable – tant en termes économiques que politiques.

D’autre part, il y aura un déficit humain pendant la phase de transition. Il est dès lors nécessaire d’en atténuer la brutalité.”

L’emploi en danger

L’un des ateliers du colloque avait pour thème “la numérisation et le marché de l’emploi”. Vaste programme. Sujet chaud.

Y aura-t-il perte nette d’emplois? Et dans quelle proportion? Les études se multiplient et se contredisent régulièrement.

Risque potentiel d’automatisation des emplois dans les pays de l’OCDE. Source: OCDE, Artnz et al., 2016.

La perte d’emplois due à l’essor de la robotisation (physique ou virtuelle via l’intelligence artificielle) sera-t-elle (suffisamment) compensée par la création de nouveaux emplois (développement de solutions logiciels et d’outils numériques, maintenance…) et par l’effet sur le pouvoir d’achat que générera la hausse de productivité?

Personne ne veut s’aventurer à une quelconque prédiction. Mais le panel de l’atelier [composé de Saskia Van Uffelen, directrice générale d’Ericsson Belux et Digital Champion belge auprès de l’UE, Fons Leroy, administrateur délégué du VDAB, et Pieter Timmermans, administrateur délégué de la FEB] soulignait qu’il ne faut pas confondre perte d’emplois et disparition de tâches.

C’est essentiellement le contenu des emplois, le type de fonctions, de tâches, et les profils et compétences qui leur correspondent, qui vont être bousculés, pour ne pas dire bouleversés et ringardisés. “Selon l’Union européenne, 65% des jobs actuels n’existeront plus dans deux ans. On parle bien de contenu des emplois, pas des emplois eux-mêmes. Mais il faut impérativement se transformer pour éviter qu’à terme, on ne compte pas en effet 65% de chômeurs en plus”, insistait Saskia Van Uffelen.

Et tous les métiers, toutes les catégories d’emploi – là-dessus, les observateurs sont d’accord – sont concernés par le grand chambardement qui s’annonce. “Pas uniquement les catégories intermédiaires mais aussi ceux qui sont en haut de l’échelle des salaires, tous les types de compétences…”

Entre flexibilité et rupture

Il est un autre point sur lequel nombre d’observateurs sont d’accord: demain plus que jamais, l’adaptabilité sera reine. Il faudra non seulement faire preuve de souplesse et de réactivité mais il serait également plus que nécessaire de se livrer à davantage de prospective, de réflexion en amont. Qui avait vu venir Uber et son effet perturbateur sur le métier de taximan? Qui aurait parié, voici 10 ans, sur l’impact d’Amazon sur l’épicier du coin? Qui se serait inquiété, voici quelques années, du bien-fondé de notre modèle fiscal face à un phénomène naissant du genre AirBNB? “Comment faire pour se préparer à des perturbations qu’on n’anticipe ou qu’on ne peut pas anticiper?” Question plus que rhétorique…

Mais en réfléchissant, en imaginant de nouvelles opportunités, il devrait être possible de mieux éviter que d’autres, venus d’ailleurs, ne prennent le contrôle du marché. Et l’imagination est potentiellement sans limite. Exemple cité par Saskia Van Uffelen : une appli pour cycliste, couplée à un casque connecté, qui le prévient de l’arrivée en sens inverse d’une voiture. Appli qui prévient dans le même temps l’automobiliste qu’il s’apprête à croiser un usager “faible”…

La “disruption” vient certes d’ailleurs – souvent des Etats-Unis ou de Chine, et l’ère de l’intelligence artificielle nous promet encore bien de mauvaises surprises à cet égard. Mais même lorsqu’elle vient de chez nous, elle bouscule les modèles – économiques, financiers, fiscaux, sociaux…

Deux exemples, cités par Saskia Van Uffelen. Les lampadaires de rue qui deviennent hyper-connectés et multi-usages. Combinant service public (éclairage), service de sécurité (caméra) et service de communication (relais WiFi). “Tout d’un coup, Philips devient opérateur de sécurité et de télécoms…”

Prochain domaine “disrupté”: l’électricité. “Quand nos maisons produiront plus d’énergie qu’elles n’en consomment, quand nous vendrons nos surplus à nos voisins, qu’adviendra-t-il du modèle traditionnel des distributeurs classiques d’énergie?”

Talents et compétences

L’évolution (trop) rapide de la technologie rend désuets, avant l’heure, les diplômes et les formations suivies à l’école. Chacun devra s’efforcer de lutter contre un effet d’“obsolescence programmée” personnelle, apprendre de nouvelles compétences au fil de l’eau, acquérir celle qui lui permettra de demeurer “pertinent” deux ou cinq ans plus tard.

Saskia Van Uffelen: “les entreprises auront besoin des quatre générations. Pas uniquement des “digital natives” mais aussi des plus anciens.”

Quid de l’enseignement? Comment peut-il se prémunir lui-même contre l’obsolescence de son modèle et de son mode de fonctionnement? Comment inclure dans les cursus les formations aux hard et soft skills en constante évolution? Comment insuffler de l’inventivité dans les programmes? Comment former les jeunes afin qu’ils aient en mains toutes les armes nécessaires pour devenir agiles?

Face à la nature des contenus et des modèles d’emploi de demain, l’enseignement devrait former les nouvelles générations à de nouvelles aptitudes, donner aux jeunes les outils nécessaires qui leur permettent de bâtir autrement leur carrière, d’apprendre à évoluer dans des milieux professionnels où les rubik cubes de compétences se morpheront sans cesse, avec des collègues qui n’auront plus rien de pérennes, qui viendront de tous horizons, avec des bagages ficelés de diverses manières, à diverses sources… Il s’agira aussi de former les collaborateurs et responsables d’entreprises à une gestion radicalement différente, où l’orchestration des compétences sera foncièrement différente des pratiques traditionnelles.

Comment prévoir toutes les compétences qui seront nécessaires? Une fois de plus, c’était Saskia Van Uffelen qui dégainait un exemple: “L’arrivée du GDPR peut être une belle opportunité. Mais le texte de la réglementation est par contre muet dans un domaine essentiel: la sécurité pour l’industrie 4.0 ou la maison connectée. Le danger, les risques de sécurité, ne viendront pas du voisin mais de l’autre bout de la planète. Il y a là d’importantes opportunités d’emplois. Qu’attendent les universités pour inclure des formations de juristes en sécurité IoT?”

En fin de débat, Fons Leroy, administrateur délégué du VDAB (l’équivalent flamand du Forem ou d’Actiris), posait cette question fondamentale: “comment organiser, structurer l’enseignement de demain? Si l’enseignant devient en effet un coach [et non plus un passeur de savoirs], l’effort à fournir est immense. Il faut renverser la vapeur, évoluer vers un enseignement de co-création et de co-design, de réflexion, de découverte et d’apprentissage en groupe…”

Tissu social au rebut?

Si l’on ne considère la situation que sous le seul angle de la volatilité ou de l’évolution ultra-rapide des compétences, fonctions et carrières, ou encore de la flexibilité toujours plus intense qu’on prédit pour les emplois de demain, on pourrait en conclure que les bases de notre société seront fondamentalement remises en cause.

Fons Leroy (VDAB): “La technologie numérique constitue un fabuleux levier pour l’inclusion de personnes souffrant de déficiences, pour (re)mettre les gens sur le marché de l’emploi.”

Des personnes actives qui changent de profil tous les 3 ou 4 ans. Qui changent d’employeur tout aussi souvent. Des sociétés qui “pivotent” et modifient leur ADN en continu… Pourtant, Fons Leroy formulait un autre message, une autre forme de mise en garde. “Le plus important défi de la société de demain résidera dans notre aptitude à encadrer les nouveaux modèles, à intégrer des valeurs de solidarité dans un cadre politique. Il importe avant tout de garantir un capital social et culturel suffisant pour permettre aux différentes générations, cultures, formes de communications et aux nouveaux soft skills de collaborer entre eux.”

Ayons du courage

Adopter une démarche à plus long terme, loin des contraintes trimestrielles (résultats), financières (dividende) ou politiques (élections). Voilà qui apparaissait comme une urgente nécessité aux yeux de Saskia Van Uffelen. “Il faut oser maintenant, penser et préparer le modèle financier idéal pour la société de demain. Mais pour cela il faut casser le modèle existant. Qui en aura le courage?

Il y a dix ans [Ndlr: alors qu’elle était touchée de plein fouet par la crise financière et les scandales politico-financiers], l’Islande a su prendre du recul, se forger une vision à long terme. Aujourd’hui, le tissu économique est en ordre de marche, le pays s’est positionné dans la technologie blockchain, la transformation numérique des pouvoirs publics est très avancée.

Le tout est d’oser. Il ne faut plus penser à son dividende ou à sa prochaine échéance électorale. Il faut repenser la sécurité sociale, l’enseignement dans une perspective à long terme. Car si nous le faisons pas maintenant, nous nous exposons à un énorme problème.”

Saskia Van Uffelen (Ericsson Belux, Digital Champion Belgique): “Le rôle d’un conseil d’administration est de challenger l’avenir. Face au défi de la transformation numérique, il faut rendre les conseils d’administration plus malléables. Un rajeunissement est nécessaire.”

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