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LetsGoCity: les embûches des “civic tech”

Hors-cadre
Par · 25/06/2019
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Le chemin des start-ups qui se positionnent dans le “civic tech” / gov tech (des solutions destinées à des services publics en tous genres, quel que soit le niveau de pouvoir), ce chemin est semé d’embûches et de fausses promenades de santé.

Surtout lorsque les débouchés pour leurs solutions ont une envergure aussi “mouchoir de poche” que notre petite Belgique ou Belgique francophone. Sans compter par ailleurs que les habitudes et procédures publiques sont encore loin d’avoir abandonné leur rythme de sénateur pour un tempo 2.0.

LetsGoCity peut en témoigner. Elle qui, pourtant, ne se porte pas trop mal (understatement), peut témoigner d’un parcours plus pérenne que nombre d’autres initiatives et qui a épinglé quelques belles petites plumes sur son chapeau (Wallonie en Poche, pionnier de la charte Smart Region, partenariat Jules Lesmart…).

Une discussion récente avec Pierre Labalue, fondateur de cette start-up liégeoise, fut l’occasion de mettre en lumière une série de pierres d’achoppement et pièges qui font le quotidien d’une société comme la sienne. Et qui sont autant de dilemmes, voire de sources potentielles de schizophrénie.

Acteur privé, acteur public

A priori, se positionner sur un créneau (en l’occurrence, les besoins en gestion – en tous genres – du secteur public, en ce compris pour les aider à mieux desservir leur cible) est une bonne idée, dès l’instant où l’on peut y gagner une reconnaissance et une crédibilité avérées. Jackpot assuré, en termes d’afflux de projets.

Mais l’image est trompeuse. Il faut tout d’abord se différencier de la masse – et l’on sait qu’il y a eu une certaine recrudescence de start-up se positionnant sur ce terrain. Il faut également batailler contre des acteurs “historiques” mais aussi des acteurs plus “costauds”, ayant des arguments plus puissants. 

Il y a aussi, de manière plus fondamentale, une contradiction à résoudre – qui pèse lourd en termes de modèle économique. “Nous avons développé une application qui ne peut se rentabiliser par de la publicité. Par ailleurs, elle doit demeurer gratuite pour le citoyen.” Reste à faire payer chaque commune, ce qui n’est pas évident – ou suffisant – si l’on se cantonne à l’idée d’application réplicable par tous les pouvoirs locaux.

Dans le même temps, rappelle Pierre Labalue, “nous restons une société privée, non subsidiée.” Le grand défi consiste donc à trouver le modèle qui soit viable et qui contente toutes les parties prenantes: Région, AdN, pouvoirs locaux, et l’acteur privé lui-même.

Vivre uniquement de l’offre Wallonie en Poche (développement et services mutualisés pour pouvoirs locaux) paraît illusoire. Le modèle économique de LetsGoCity voit donc coexister ce volet avec le développement de services spécifiques, notamment pour les communes. “Le modèle est hybride. Nous sommes à la fois dans l’esprit start-up, côté Wallonie en Poche, et dans une démarche “alimentaire”, en mode TPE/PME, via du développement de produits (Web, mobiles) et l’offre de services packagés sur-mesure.”

Pour ce qui est de la solution Wallonie en Poche proprement dite, LetsGoCity n’a pas encore trouvé la martingale idéale. Comment la pérenniser, la rentabiliser?

Question d’ambition?

Faudra-t-il “faire sortir” Wallonie en Poche de la structure LetsGoCity? Mais pour lui donner quel statut, pour aller la nicher dans quelle structure? Privée, publique, hybride?

Selon Pierre Labalue, en faire une solution uniquement pilotée, “possédée”, par une structure publique ne serait pas forcément une bonne chose, au regard des lenteurs habituelles et “parce qu’un projet doit toujours être stressé par le marché.”

Un rachat par un acteur privé? Encore faudrait-il trouver l’oiseau rare qui respecte l’esprit et la lettre. Quid si le repreneur vient de pays n’ayant pas vraiment ou pas du tout les mêmes “sensibilités” en matière de service public? Ou si c’est carrément un disrupteur sans scrupule?

Une option serait de la confier à un “conglomérat d’acteurs confirmés” (du genre Jules Lesmart?) où LetsGoCity, développeur de la solution, conserverait ses prérogatives et participerait activement au comité consultatif. 

Aucune décision ou piste claire n’a encore été imaginée.

Ce dont par contre Pierre Labalue se dit persuadé – a minima -, c’est, d’une part, que la stratégie doit nécessairement prendre du galon et que la voie de l’adossement ou de la collaboration avec des acteurs de poids – y compris des opérateurs télécom – serait une évolution positive.

D’autre part, il considère que “Wallonie en Poche devrait être davantage soutenu par le secteur public. Quand on voit le genre de campagne qui peut être développée et financée pour des actions publiques telles que la campagne Wallonie Plus Propre, avec marketing, campagne d’affichage et de publicité via de multiples canaux, on se dit qu’on pourrait réellement en faire plus pour la visibilité et l’adoption d’une appli comme Wallonie en Poche…”

Dans le même ordre d’idée et pour la même finalité, il espèrerait davantage de volonté publique, voire politique, afin qu’un tel projet s’inscrire davantage dans un contexte d’homogénéisation des projets soutenus par l’acteur public. Selon lui, on y gagnerait à veiller à ce que tout nouveau projet, ou appli, soit imaginé(e) afin d’être au minimum compatible avec une plate-forme d’agrégation (qu’il s’agisse ou non de Wallonie en Poche).

Entre-temps, le contenu fonctionnel de l’appli continuera d’évoluer. Un exercice de crowdsourcing d’idées a récemment eu lieu. Parmi les potentiels supplémentaires demandés et qui seront rajoutés, Pierre Labalue évoque trois thèmes qui lui paraissent prioritaires: mobilité, participation citoyenne et économie circulaire.

Wallonie en Poche pourrait ainsi proposer à l’avenir une intégration directe avec une solution de micro-paiement pour parking, “qui idéalement devrait être multimodale” (une seule appli permettant de payer tout moyen de transport – public, navette fluviale, voiture, vélo ou trottinette partagé(e) …), ou encore une dimension de participation citoyenne (des contacts ont ainsi été noués avec WilWay, Fluicity et CitizenLab).

Régional contre local

Un écueil auquel Pierre Labalue et son équipe ne s’attendaient sans doute pas au départ est la réticence rencontrée dans leur démarchage des acteurs locaux (communes) quand ils se présentent à eux avec une solution – Wallonie en Poche, en l’occurrence – qui est “connotée” régional.

En plus de son nom de baptême, la solution est en effet “portée” par la Région, “marketée” (défendue, préconisée, évangélisée – utilisez le terme que vous voulez) par l’AdN, inscrite dans le cadre de la stratégie Digital Wallonia.

A cela s’ajoute que l’accueil est fort différent selon le type et/ou la taille de commune à laquelle s’adresse LetsGoCity: les communes à identité forte ne veulent pas payer pour une application qui n’aurait pas l’originalité ou la spécificité voulue. Pour certaines, afficher les couleurs et la charte graphique de la commune ne suffit pas. C’est l’ensemble de l’interface et du “comportement” de l’appli qui doit être spécifique à ladite commune. Mieux – ou pire -, l’interface doit demeurer la propriété de la commune. Autant dire que, dans ces conditions, on passe à côté de l’argument mutualisation et mise en commun.`

Pierre Labalue (LetsGoCity): “Le choix se limite-t-il à… s’en tenir à un modèle économique qui n’est pas tenable et se faire manger par un ogre?”

Cela a également un impact sur la viabilité économique de la société qui peut difficilement personnaliser chaque application, au détriment d’une harmonie d’évolution fonctionnelle.

La solution pourrait se trouver dans une progression en envergure – en termes d’audience, d’utilisation et donc de chiffre d’affaires. A condition que toutes les communes (ou la grande majorité d’entre elles) acceptent le “modèle” mutualisé, sans exigence de préservation de leurs propres spécificités.

Mais même dans ce cas, le problème du “mouchoir-de-poche” ne disparaît pas. “Nous n’avons pas l’effet de levier, pas plus que les reins nécessaires. Il faut une approche plus ambitieuse. Il faut penser en termes d’envergure européenne et pas se limiter à la seule Région wallonne…” Wishful thinking? “Il manque une stratégie européenne”, constate Pierre Labalue.

Par ailleurs, chercher à décupler l’audience implique aussi des investissements. Plutôt costauds. Se calculant en millions, sinon en dizaines de millions d’euros. Peu réaliste chez nous.

“Nous manquons de leaders européens. Il faudrait peut-être plein de start-ups pouvant lever 20 millions. Et peut-être l’une ou l’autre qui en rachète d’autres…” La survie et la légitimité par la consolidation…

Autre péché mignon à éviter: concurrencer nos propres start-ups par le biais de solutions venant par exemple d’intercommunales. IMIO, par exemple, opère ou se positionne quasiment sur le même terrain qu’une LetsGoCity. “C’est se tirer une balle de plus dans le pied.”

Pierre Labalue ne condamne pas pour autant l’idée et le rôle de ce genre d’intercommunale mais voudrait qu’il y ait davantage coexistence et complémentarité. “Au lieu de développer et de procurer des solutions, pourquoi ne pourrait-elle pas plutôt agir comme un coach pour les communes, pour les accompagner dans leurs relations avec les start-ups, pour motiver les communes à adopter des solutions nouvelles, pour jouer un rôle de mise en réseau…? Pourquoi, par exemple, une solution locale telle celle de LetsGoCity n’est-elle pas reprise dans leur centrale de marché? Pourquoi ne pas favoriser une solution locale [Ndlr: l’une des solutions choisies est… française – Entr’ouvert, pour ne pas la citer…]

Nous cherchons dès lors à travailler avec eux, en matière d’e-guichet, d’authentification… Une start-up comme la nôtre pourrait se charger de l’interface et des solutions front end, visant le citoyen, tandis qu’ils conserveraient la responsabilité du back-end ou du middleware…”

Qu’elles sont lentes les réactions…

Le secteur public demeure par ailleurs un secteur “compliqué”, pour reprendre le qualificatif utilisé par Pierre Labalue. Lenteur des décisions, long parcours entre l’étape de conviction et d’adoption d’une idée neuve et sa mise en oeuvre…

Il y a également la frilosité des acteurs publics, en particulier des pouvoirs locaux, face à de “jeunes pousses” qui n’ont encore rien (ou quasiment rien) prouvé et qui n’ont d’autre argument que leur dynamisme et leur volonté de renouveau.

Pour apaiser ces craintes – qu’il trouve au demeurant fort logiques, voire parfaitement saines et vertueuses -, Pierre Labalue explique que c’est une des raisons pour lesquelles sa société a cherché à s’allier à quelques grands noms, aux consonances plus rassurantes (NRB et, plus récemment Belfius, sont entrés au capital de LetsGoCity).

La création du collectif Jules Lesmart qui, appuyé sur NRB, coalise plusieurs start-ups (notamment LetsGoCity) a un effet similaire…

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