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Le chèque-entreprise “Relance par le numérique” essuie des critiques. Est-ce justifié?

Hors-cadre
Par · 28/11/2022
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L’extension du dispositif des chèques-entreprise via ajout d’un chèque “Relance par le numérique” dévoilé en début d’année par le ministre Willy Borsus, en charge de l’économie et du numérique en Région wallonne, n’a pas l’heur de plaire à tout le monde.

La FeWeb (Fédération des métiers du digital en Belgique) est montée au créneau à l’occasion de l’entrée en vigueur de l’aide au déploiement de projets de transformation numérique, après phase d’évaluation. De son côté, sollicité par nos soins, Damien Jacob, plus orienté acteurs de l’e-commerce (ce qui concerne de plus en plus d’acteurs économiques et d’“enseignes”) émet, lui aussi, quelques réserves, toutefois plus nuancées.

Commençons par la base et voyons rapidement de quelle “réactualisation” il s’agit. En mars de cette année, le ministre avait dévoilé et introduit une nouvelle forme de chèque-entreprise, labellisée “Relance par le numérique” (la décision date de mars de cette année – relire notre article LIEN https://www.regional-it.be/2022/03/21/cheques-relance-par-le-numerique-pour-les-pme-wallonnes/). Enveloppe prévue: 20 millions d’euros “pour accompagner les PME wallonnes dans la relance de leurs activités par le biais du digital.”

En cette fin d’année, le ministre annonce la disponibilité réelle des financements wallons pour la phase d’implémentation des projets ayant candidaté.

Dans le cadre de l’octroi de ce chèque-entreprise “Relance par le numérique”, le parcours se structure en effet en trois étapes: bilan de la situation de l’entreprise à un moment T ; définition d’un plan d’action(s) stratégique(s) sur base des conclusions de ce diagnostic préalable ; phase de déploiement, en s’aidant du financement octroyé via le chèque-entreprise (remboursement jusqu’à 90%], moyennant recours à un « professionnel agréé”.

Les arguments de la FeWeb

La FeWeb résume sa critique comme suit: “ce soutien supplémentaire, aussi louable soit-il, ne corrige aucun problème que rencontrent les prestataires de services digitaux face au fonctionnement des chèques-entreprises existants.”

A savoir? Allons-y pour le petit florilège…

“Aucun contrôle rigoureux de l’usage concret qui est fait des autres types de chèques”.
Usage détourné qui se traduit par un “financement abusif d’autres postes d’un projet numérique” – la FeWeb évoque en guise d’exemples des projets de création graphique ou de développement IT qui sont ainsi financés sous le couvert de “conseils”.
“Manière détournée de subsidier uniquement des activités de conseil et de diagnostic” – un argument récurrent dans le chef de la FeWeb qui défend ainsi le pain quotidien d’acteurs privés. Pour pallier à ce qu’elle considère comme un travers malheureux, la FeWeb recommande de “plafonner le nombre maximum de jours [financés] alloués à la consultance, afin d’éviter que ces jours de “conseil” ne soient indûment affectés à des tâches de production”.
Lourdeur du processus (dès l’instant où on en accepte le principe) qui voit le prestataire de services obligé de pré-financer la réalisation du projet, en devant “avancer lui-même une partie du budget avant que le subside ne soit octroyé par l’administration”. Ce qui, soit en dit en passant, est un écueil qu’il est difficile d’éliminer si on se place dans une perspective de contrôle minimal du travail effectué par ledit prestataire – chose qui, elle, serait vertueuse et rencontrerait justement l’un des arguments évoqués par la FeWeb…
Bien évidement, s’il n’y avait pas d’aide publique, le client devrait potentiellement avancer lui-même les fonds pour verser ne serait-ce qu’une avance sur les services à réaliser par le prestataire…
Autre critique de la FeWeb: une suspicion, sinon une accusation de “distorsion de concurrence préjudiciable à l’ensemble du marché”. Selon la fédération, certaines agences auraient été, disons “privilégiées” et averties avant d’autres de l’existence et de l’entrée en application de ce nouveau chèque-entreprise… En la matière, la petite idée émise par la FeWeb, par la bouche d’Olivier De Doncker, son président, est de préconiser la mise en place d’un système de “caution financière à charge du client afin d’alléger la charge financière qui pèse sur les épaules de l’agence”.
Dernière chose: concernant la lourdeur estimée du processus, la FeWeb formule l’idée d’un raccourcissement des délais d’octroi des subsides.

L’opinion de Damien Jacob

Y a-t-il réellement, comme le suggère la FeWeb, abus et dérapages? L’aide que procure la Région ne fait-elle en réalité que rendre un mauvais service au secteur du conseil et de la prestation de services en transformation numérique? Et le client opte-t-il in fine pour la proposition la plus financièrement avantageuse pour lui (ce qui se défend évidemment) sans privilégier forcément la démarche la plus vertueuse et efficace pour une même finalité?

C’est l’interprétation, voire le constat, que fait Damien Jacob, lui-même consultant en numérique et e-commerce. “J’ai déjà eu l’occasion, voici quelques années [Ndlr: dans le cadre d’autres types de chèques-entreprise], de signaler à l’Administration que, pour une même mission demandée, il arrive qu’un client reçoive une offre pour, par exemple, huit jours d’accompagnement par un prestataire travaillant hors subside mais retient finalement une autre offre de… 25 jours d’intervention. Sa justification est que cette seconde offre lui coûtera in fine moins cher puisque la Région intervient à hauteur de 75% [Ndlr: rappelons que l’on parle ici de précédentes formes de chèques, à plafonnement plus bas]. Le calcul financier peut se com­pren­dre à son niveau mais cela coûte plus cher à la collectivité, d’autant plus si la mission n’est pas plus efficacement menée…”

Il en conclut qu’il y a donc plus que probablement, voire certainement, des abus. Lui-même, avec sa société de consultante Retis, a été le témoin de tels “dérapages”: un projet qui en réalité était mal imaginé par l’entreprise (qui « candidatait” surtout par effet d’aubaine) ou encore un client qui demande en effet que la phase de réalisation soit « intégrée” au budget consultance. Si le prestataire se montre “accommodant”… Quant à vouloir généraliser, il y a là un pas que Damien Jacob se refuse à franchir.

Il y aurait toutefois, selon lui, une amélioration de pratiques depuis quelques mois. 

‘ »Depuis l’arrivée de la nouvelle aide « Relance par le numérique” et son plafonnement à 90%, alors que je m’attendais à encore plus d’effets d’aubaine ou de projets peu solides, au vu de la très grande générosité, je dois constater une amélioration sensible de la pertinence des sollicitations. Je serais donc moins critique [que la FeWeb]: la situation sur le terrain semble s’améliorer.”

Et d’ajouter: “le retard des PME wallonnes en termes d’adoption de l’e-commerce est très marqué, surtout en BtoB et à l’export, alors que des opportunités restent encore à saisir dans certaines niches. Au moins maintenant, l’argument “nous n’avons pas les moyens” pour aller de l’avant, n’est plus recevable.

De plus, le phasage obligatoire – d’abord un diagnostic, puis un plan d’actions, puis la réalisation – est particulièrement judicieux pour éviter le problème n°1 d’une absence de réflexion stratégique qui est la raison principale des échecs…”

Pourrait mieux faire?

Y aurait-il moyen de faire autrement, s’interroge Damien Jacob? “Voici 10 ans, j’avais émis une note [à destination de l’Administration] proposant de tester d’autres modes d’interventions publiques, basées sur une intervention plutôt au niveau du capital. Ce qui aurait été une adaptation du mode d’intervention des invests publics. L’idée était ainsi de baliser l’aide en mode mise à disposition de capitaux à risque pour développer une stratégie en e-commerce.

 

Damien Jacob (Retis): “L’aide publique ne devrait pas être un subside mais un levier d’accélération, en mode renforcement du capital, à un coût moindre que l’apport privé.”

 

Je reste convaincu qu’il faudrait essayer cela, car, outre l’absence de stratégie, les projets entrepreneuriaux en e-commerce en Wallonie souffrent d’une sous-capitalisation, ce qui rend difficile un développement à l’international. Il s’agit en effet de recruter, d’investir dans la logistique, dans un CRM, de lancer des campagnes initiales en e-marketing, SEA, etc.

L’aide publique ne devrait pas être un subside (celui-ci ne devrait pas être nécessaire pour monter un business plan rentable pour un e-shop, par exemple), mais un levier d’accélération, à un coût moindre que l’apport privé et avec plus de latitude laissée à la direction [Ndlr: sous-entendu que ne l’impose des investisseurs et fonds d’investissement privés].

collaboration, travail en équipeIl réfute toutefois que le modèle d’aide actuellement en vigueur doive être mis au rencard, “d’autant que par rapport à d’autres dispositifs, cette aide a un mérite exceptionnel, celui d’un traitement particulièrement rapide [Ndlr: ce qui contredit aussi les assertions de la FeWeb].”
Délais courts, estime Damien Jacob, dans la mesure où “généralement, la phase d’instruction se fait en une semaine et celle de validation finale en cinq. En France, une aide régionale comparable mais moins intéressante est souvent accordée après plus d’un trimestre de délai, de sorte que beaucoup préfèrent s’en passer pour ne pas être driblés par la concurrence…”

La perfection, évidemment, n’est pas au rendez-vous… “Peut-être faudrait-il simplement consacrer plus de moyens humains et/ou revoir légèrement le processus pour détecter les projets clairement bidon ou ne proposant pas de réelles perspectives de développement.”

Peut-être, selon lui, faudrait-il demander un petit plan d’affaires, ou encore prévoir la possibilité pour les instances publiques de récupérer 50% du subside si le projet ne remplit finalement pas toutes les conditions telles qu’imaginées et planifiées, voire promises. Par exemple, évoque Damien Jacob, un site commerçant électronique qui n’est plus en ligne après un an sans justification économique…

Autre proposition: “un système plus fiable et transparent de labellisation, et peut-être surtout évaluer le dispositif, en calculant notamment les chiffres d’affaires réalisés en-ligne par rapport aux subsides accordés, afin de viser à parfaire l’affectation des fonds publics sur le long terme…”

N’exagérons pas

Là où, à son avis, la FeWeb exagère dans sa critique, c’est sur l’accusation de “’distorsion de concurrence” et de suspicion de préférence dont auraient bénéficié (volontairement ou non?) certaines agences et sociétés ce consultance… Certes, certains acteurs ont “pré-empté” l’annonce officielle, en en parlant par exemple sur leurs réseaux sociaux, mais cela reste selon lui marginal. Même si “cela est de nature à entretenir une image de petit copinage…”

Un souci qui, selon lui, mérite qu’on s’y attache est la validation des réelles compétences et qualités professionnelles de certaines agences Web ou de marketing digital [une remarque qui, évidemment, n’aura pas l’heur de plaire à la FeWeb].

Les raisonnements tenus et les conseils prodigués seraient parfois bien loin d’être satisfaisants voire même simplement pertinents. Il dit ainsi avoir recueilli les témoignages de patrons de PME qui s’étaient vu proposer des conseils tenant, selon lui, de la pure baliverne. Loin de nous l’idée de critiquer le secteur en bloc mais il y a là, aussi, un effet appel d’air et effet d’aubaine, côté prestataires, qui, lui aussi, est dénoncé de longue date…

Ce constat permet à Damien Jacob de remettre sur la table une vieille idée qu’il ressasse depuis des années. A savoir, “réactiver un dispositif comparable à la Charte eTIC [supprimée voici quelques années] pour faciliter la transparence et la bonne communication entre e-commerçants et leurs prestataires…”

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