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Femmes et informatique: des solutions existent (3)

Hors-cadre
Par · 06/09/2021
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Personne, à ce jour, n’a encore trouvé la formule magique qui permettra d’attirer et de retenir davantage de filles et de femmes dans le champ des STEM et, plus particulièrement, de l’informatique et du numérique.

Les symptômes et les causes sont plus ou moins connus – même si leur identification et caractérisation se poursuit. Mais pour ce qui est remèdes et solutions…

Lors de l’université d’été de l’UNamur, les différents intervenants ont égrené un certain nombre de constats et de recommandations. L’occasion fut également donnée aux participant(e)s d’échanger, de témoigner de leur expérience et d’explorer ou proposer quelques pistes. Petit résumé de ces échanges…

Egalité et équité

Faire en sorte que les filles et les femmes soient “équitablement” présentes dans les filières de formation et dans les métiers de l’IT, du numérique, des STEM. C’est l’enjeu mais comment abattre les inégalités, les barrières? Selon Isabelle Collet, spécialiste des sciences de l’éducation à l’université de Genève, il faut pour cela “enlever le contexte qui crée les inégalités”. Et, de ce point de vue, il faut parler et viser l’égalité plutôt que l’équité.

Question de nuance de vocabulaire? Pas vraiment si l’on considère que la quête d’équité passe traditionnellement par la mise en place de “compensations”, sans agir à la racine, sur les mécanismes du mal.

Isabelle Collet utilise une analogie. Imaginez de jeunes enfants de tailles différentes voulant voir ce qui se passe derrière une palissade. Le premier, suffisamment grand, y parvient sans aide. Les autres, si on applique le principe d’équité, pourront se hisser sur des caisses. 

Source: Isabelle Collet (Université de Genève)

Pour qu’il y ait réelle égalité entre ces enfants, explique Isabelle Collet, il ne faut pas avoir recours à des caisses mais “rabaisser, ou enlever le mur ou la palissade. Ou remplacer le mur par un grillage.”

Pourquoi estime-t-elle que les mesures d’équité sont inappropriées, en particulier pour le thème qui nous occupe, à savoir l’égalité dans le numérique? “Avec des mesures d’équité, on raisonne alors en termes de “manque” – les femmes n’ont pas ou moins de réseau, de compétences, de confiance… On n’agit pas sur ces manques. On aligne les femmes sur une norme qu’on ne remet pas en cause et qui celle des hommes qui ont réussi.” A ses yeux, “les mesures d’équité deviennent finalement un moyen de mesurer les inégalités sans supprimer le système qui les produit”.

Les leviers d’action qu’elle propose en matière d’adhésion aux études et métiers IT pour la gent féminine? Instaurer les conditions de l’égalité en agissant à différents niveaux:
– jouer le collectif – par le choix d’un discours inclusif, la reconnaissance des “groupes socialement dominés”, la mise à l’honneur de la coopération
– instaurer la confiance dans les apprentissages – en modulant et faisant varier les pratiques pédagogiques, en créant un climat favorable (pour tous et toutes), en initiant et éduquant à l’égalité
– favoriser l’“existence singulière” – par la valorisation des apports des filles et ce qui fait leur particularité
– repenser les savoirs – notamment en les incarnant selon des réalités mixtes.
Et cela implique et commence par les parcours et programmes pédagogiques pour ceux et celles qui enseignent ou enseigneront…

La différence… autrement

Pour justifier la nécessité d’attirer davantage de filles et de femmes vers les filières et les métiers de l’IT et du numérique, on recourt souvent à des arguments certes valables mais sans doute incomplets ou qui cachent eux-mêmes de nouveaux écueils.

Oui, il y a un “réservoir” sous-utilisé de compétences, de savoirs, de potentiels, d’apports “autres” du côté des femmes pour combler la pénurie de talents dont souffre chroniquement l’économie. Oui, hommes et femmes devraient jouir d’une égalité de chances d’accès aux professions. Oui, les aptitudes, perceptions, compétences de la gent féminine sont potentiellement, intrinsèquement, “autres” que celles des hommes. Oui, mais…

Premier “mais”, celui souligné par Nathalie Grandjean, chercheuse senior en Science & Technology Studies au CRIDS (Centre de Recherche en Information, Droit et Société) à l’UNamur: “il faut attirer davantage de femmes vers le monde de l’IT pour distiller davantage de féminin dans l’IT. C’est vrai mais les femmes apportent quelque chose de différent, pas forcément quelque chose de complémentaire. Comme c’est le cas pour tout individu au sein d’une organisation…”

 

Nathalie Grandjean (UNamur): “Attention à l’argument souvent utilisé selon lequel il faut attirer davantage de femmes vers le monde de l’IT pour distiller davantage de féminin dans l’IT. C’est vrai mais les femmes apportent quelque chose de différent, pas forcément quelque chose de complémentaire. Comme c’est le cas pour tout individu au sein d’une organisation…”

 

Deuxième “mais”, étroitement lié au précédent: “Il est nécessaire d’intégrer le genre dans l’éducation au numérique parce qu’il est nécessaire de féminiser les technologies numériques, leur conception, notamment pour éviter les biais de genre. Idem en ce qui concerne les pratiques et les interactions”, raisonne pour sa part Anne-Sophie Collard, professeure en information et communication à l’UNamur. 

Mais… “Attention ! Quid si les femmes intègrent, font leurs et agissent selon les normes de la masculinité?” Parce que tout simplement les repères, l’environnement dans lequel chacun et chacune baigne, sont imprégnés d’habitudes, d’optiques historiquement masculines!

Prouver. Démontrer. Encore et toujours

Les paroles c’est bien. Les témoignages de “celles qui l’ont fait”, c’est une bonne chose. Mais en dosant et en choisissant bien les “role models” que l’on met en avant. Comme il en a été question lors du premier volet de cette petite série d’articles… Relire ici.

Source: D1g1Factory, UNamur

Lutter contre les stéréotypes en misant sur les role models, le coaching, voire des concours réservés aux filles, c’est bien mais, souligne Isabelle Collet, “cela ne marche pas à tous les stades [du parcours scolaire]. C’est plus efficace au moment où les jeunes se posent des questions sur leur orientation.”

Il vaut mieux à ses yeux, en ce compris dès le primaire, “montrer à quoi ça sert [le numérique]. Ou ce qui est possible”. Même discours dans la bouche d’Anne-Sophie Collard: “ne leur dites pas qu’elles peuvent le faire. Montrez-leur…”

Et pour cela, il faut travailler sur la confiance en soi. “Au secondaire inférieur, il faut leur démontrer qu’elles peuvent être à l’aise dans cette sphère numérique.”

Autre conseil: “pousser les filles à faire tout ce qui touche au numérique. Il ne faut pas laisser les choses se faire “naturellement”, sous l’effet des affinités ou des préférences.” Parce que, que ce soit par nature ou sous l’influence du formatage inconscient, elles éviteront certains sous-domaines, certains aspects de l’apprentissage du numérique.

 

Anne-Sophie Collard (UNamur): “Ne leur dites pas qu’elles peuvent le faire. Montrez-leur…”

 

Parmi les “trucs” à mettre en oeuvre pour favoriser cette confiance qui leur échappe encore trop souvent quand il s’agit de sciences, de numérique, d’informatique: le fait de constituer des groupes de filles pour les projets, les ateliers. Valorisation et confiance garanties.

Ou encore inculquer une attitude positive vis-à-vis de l’échec. Un conseil qui vaut d’ailleurs bien au-delà du seul périmètre du prisme du genre…

Agir sur…

… la lisibilité

L’un des écueils révélé – ou plutôt confirmé – par l’étude Gender Scan 2020 (résultats définitifs encore à communiquer) est le manque de lisibilité de la filière. Il est donc plus que nécessaire d’y remédier… Reste à trouver la bonne formule!

… la motivation

Les motivations peuvent varier sensiblement selon que l’on s’adresse à la gent féminine ou masculine, comme l’analyse du volet belge de l’étude internationale Gender Scan 2021 tend à le démontrer. Soulignons que les résultats définitifs, internationaux, de cette étude ne sont pas encore connus. Nous ne manquerons pas d’y revenir dès que les conclusions en auront été communiquées.

D’autres “appâts” que la robotique

“La perspective de coder ne satisfait pas intellectuellement les filles”, déclarait Anne-Sophie Collard, professeur en information et communication à l’UNamur, lors de l’université d’été.

User dès lors de l’hameçon qu’on utilise beaucoup aujourd’hui (le codage pur, dès le plus jeune âge) n’est donc pas forcément, selon elle, une idée gagnante.

Programmer un robot. Pas intellectuellement satisfaisant pour les filles ?

Ce qui motive ou inspire bien davantage les filles c’est “plutôt la créativité inhérente à l’IT, la perspective de résoudre des problèmes, des choses qui sont en lien direct avec la vie réelle. Ou encore l’interdisciplinarité.”

Les participant(e)s à l’université d’été de l’UNamur ont été invité(e)s à mettre ces recommandations et idées en pratique dans le cadre de mini-ateliers d’idéation destinés à insérer davantage la réalité genrée dans des projets voire des prototypes d’animation et d’éducation.

L’un des groupes de travail a donc fait sienne l’idée qu’intéresser les filles aux arcanes, aux dessous et aux perspectives de l’informatique en leur parlant – de but en blanc – codes, bits, robots n’était pas une accroche pertinente. Mais quoi alors? Quel incitant utiliser?

Parmi ceux ancrés sur la “vraie vie”, sur l’utilité, les membres du groupe ont choisi ceux de la participation démocratique, matérialisé par le vote.

Pourquoi dès lors, au lieu du robot, ne pas les “accrocher” par un dispositif (électronique, numérique) de vote à utiliser dans le cadre d’une classe, d’un cours pour voter sur telle ou telle chose. Et bien entendu s’en servir comme point d’entrée vers la découverte des ressorts et mécanismes du numérique.

Public-cible? Les élèves du primaire.
“Instrument”? Un boîtier électronique multi-modalités reposant sur un Microbit. ILLU photo main – Légende: Un dispositif de vote ce n’est pas forcément un boîtier avec deux boutons. Pousser à la créativité d’interface peut amener à imaginer que le “bouton” de vote peut tout aussi bien se résumer à un contact entre deux doigts…
Méthodologie? Commencer par l’utilité (La démocratie, c’est quoi? Les différentes formes et modalités de vote ; Le choix binaire ou multi-critères…). Passer ensuite au décorticage du dispositif – apprendre aux enfants à le tester, prototyper, confronter les designs possibles – tant au niveau du matériel, du logiciel que d’un point de vue interface. Expliquer le code, son fonctionnement et son impact sur les modalités de vote. Passer au stade du test du dispositif ainsi créé, avec présentation du parcours de création suivi et explications des points forts et faibles de l’apport des garçons et des filles dans le design (éducation à la pluralité, diversité, complémentarité…).

Un dispositif de vote ce n’est pas forcément un boîtier avec deux boutons. Pousser à la créativité d’interface peut amener à imaginer que le “bouton” de vote peut tout aussi bien se résumer à un contact entre deux doigts…

Pourquoi choisir cet hameçon du vote pour “accrocher au numérique”? Parce qu’il y a là un ressort qui “parlera” potentiellement davantage aux filles que de leur faire imaginer et piloter un robot devant suivre un parcours déterminé.

“La démocratie amène davantage d’optique sociale”, explique l’un des membres de l’équipe. “Ce type de projet et la méthode suivie permettent d’insérer davantage les apports des filles dans le design et la construction du projet, ainsi qu’une dimension de créativité dans le design et le fonctionnement du numérique.”

Le but – et l’intérêt – est de susciter la curiosité, même en face d’une interface aussi basique, simpliste qu’un Microbit.

Le parcours tel qu’imaginé par ce groupe de travail incluait aussi l’étape de l’explication, par les élèves, du chemin qu’ils suivent pour en arriver au prototype définitif. En l’occurrence, le groupe de travail avait pensé à une présentation vidéo, en stop motion, “pour éditer l’image et mieux “gommer” les spécificités du genre”. Pour faire oublier, par exemple que le réalisateur est un garçon. En insérant la voix off d’une fille pour expliquer les éléments les plus techniques… Tous des “trucs” “pour mettre l’accent sur l’égalité”.

Un autre groupe de travail a planché, lui, sur l’utilisation d’un robot en guise d’outil pour éduquer les tout petits (3ème maternelle, 1ère et 2ème primaire) à la programmation. Robot forcément basique, vu les âges visés, consistant à faire évoluer l’engin sur un tapis quadrillé de cases.

Première idée pour éviter les écueils du genre: recourir à un robot qui ne soit pas humanoïde – “parce que, par définition, il aurait des traits genrés”. 

Deuxième principe: parler surtout et avant tout de l’utilité – potentiellement multiple – du concept de robot. Pour cela, parcourir tout le spectre potentiel. Ne pas tomber dans le travers du “robot ménager”. Eviter les scénarios aux relents genrés qui induisent et renforcent les stéréotypes. Du genre: “le robot-chevalier qui doit suivre un parcours pour aller libérer la princesse, prisonnière au château”. Imaginer dès lors davantage des scénarios neutres d’un point de vue du genre: par exemple, collecter des cristaux sur une planète.

Le travail, de la part des pédagogues qui utilisent les robots pour l’éducation à la programmation, doit donc aussi être de “déconstruire et de réimaginer l’objet, le robot, afin d’améliorer et de gommer les éléments non pertinents. Il faut utiliser le robot pour déconstruire les a priori, démythifier la finalité d’un engin qui, de prime abord, est hyper-technique mais qui, en réalité, peut faire rêver aussi bien les filles que les garçons.

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