Pour rester informé(e) des dernières actualités de l'IT en Belgique francophone, lisez ceci • Comment / Pourquoi s'abonner ?

L’équation féminine. Toujours aussi difficile à décrypter.

Hors-cadre
Par · 14/10/2019
Partager

La semaine dernière, à l’initiative du service régional bruxellois 1819-Women in Tech.brussels, Bruxelles déroulait le tapis rouge pour une kyrielle d’événements et d’animations destinés à promouvoir et découvrir les débouchés et potentiels des sciences et du numérique pour les femmes. En cause, toujours ce “déficit” de profils féminins dans ce type de filières d’études et de carrières professionnelles. En dépit des appels du pied qui se multiplient ces dernières années…

Les organisateurs de cette semaine baptisée “Women Code Festival” tiraient à nouveau la sonnette d’alarme en évoquant des statistiques toujours autant en berne. Ainsi, selon une étude réalisée en 2015 et 2016 par l’IBSA (Institut Bruxellois des statistiques et d’analyse), “seulement 8% des étudiantes universitaires sont inscrites dans la filière informatique à Bruxelles et 7 % en Fédération Wallonie-Bruxelles.”

Et la tendance ne s’améliore pas, souligne Loubna Azghoud, coordinatrice de 1819-Women in Tech.brussels. “Le nombre d’inscrites dans des filières STEM est en recul depuis cinq ans, que ce soit pour des études de sciences informatiques, d’ingénierie, de polytechnique…”

Selon le Women in Digital Scoreboard 2018, “les femmes ne représentent que 14,1% des spécialistes ICT évoluant en Belgique alors que la moyenne européenne est de 16,7%. De même, d’après le European Startup Monitor, elles ne constituent dans notre pays que 9% des fondateurs de start-ups pour une moyenne européenne de 15,6%.” 

La Région bruxelloise, toutefois, dit relever une belle progression du nombre de start-ups créées par des femmes – tous secteurs et thématiques confondus (malheureusement, aucune analyse n’a été faite pour déterminer dans quelle mesure le phénomène se produit également du côté des jeunes pousses hi-tech/numérique…”

“Entre 2017 et 2019, le pourcentage de sociétés créées par des femmes [Ndlr: donc, tous domaines confondus] en Région bruxelloise est passé de 8% à 18%”, se réjouit Loubna Azghoud. “C’est mieux que la moyenne belge [9%] ou même que la moyenne flamande.” Comme signalé ci-dessus, la moyenne européenne s’établit à 15,6%…

Côté motivations des jeunes, il reste par contre encore “beaucoup de choses à faire”, reconnaît Loubna Azghoud. “Jusqu’ici les actions que 1819-Women in Tech.brussels a mené pour sensibiliser les femmes n’ont pas encore visé ou mobilisé les universités. Ce sera notre prochaine étape.” Selon des modalités qui restent à définir…

Des pourcentages toujours décevants

Côté études informatiques/numériques – via des filières scolaires classiques ou par le biais d’“écoles de code”, par exemple -, les chiffres demeurent décevants.

En voici des témoignages chiffrés.

Deux écoles qui semblent mieux tirer leur épingle du jeu (mais tout est relatif) sont l’Ecole 19 (à Uccle) et BeCode (établie à Bruxelles mais aussi à Liège et Charleroi). BeCode Bruxelles a assez rapidement atteint un score féminin de 15 à 20%. “Un pourcentage relativement stable, en légère augmentation, depuis le lancement de BeCode il y a deux ans et demi”, indique Tom Crohin, responsable marcom. ”En avril 2017, BeCode dénombrait 23% de femmes, aujourd’hui, 25%.” Avec de légères variations selon les sessions…

Loubna Azghoud (1819-Women in Tech.brussels): “Il y a progrès et la sensibilisation porte de premiers fruits mais la proportion de femmes dans des formations informatiques demeure marginale. Il reste donc nécessaire de mobiliser tout le monde – entreprises, écoles, politiques…”

L’Ecole 19 flirte quant à elle, au dernier décompte, avec les 15%.

“Au tout début, l’Ecole 19 n’avait attiré que 5% d’apprenantes. Désormais, elles représentent 15% des inscrits à la “Piscine” [programme d’immersion d’un mois permettant de jauger et de sélectionner les candidats avant le démarrage de la formation proprement dite].

Ce n’est pas énorme mais c’est déjà pas mal en l’espace d’un an”, estime Loubna Azghoud.

“Pour les autres écoles – notamment la Wild Code School et Epitech -, il est encore trop tôt pour tirer un réel bilan, selon elle, en raison du stade encore précoce de leurs activités.”

Bien qu’encore très neuve sur la scène bruxelloise (un peu plus d’un an), la Wild Code School apporte toutefois son témoignage. “Notre première session full time [5 mois de formation], inaugurée en septembre 2018, avait attiré 7 femmes et 7 hommes”, déclare Célestine Bonaert, directrice adjointe de l’antenne bruxelloise de la Wild Code School. Les choses se sont dégradées lors des sessions suivantes: aucune femme en mars 2019 et seulement 2 sur 15 participants en septembre.

Le programme part time [horaire plus léger mais étalé sur une période de 10 mois] n’affiche pas véritablement de chiffres plus reluisants. Certes, la première édition avait accueilli 3 femmes, pour… un seul homme, mais la session démarrée en ce mais de septembre affiche un tableau diamétralement inversé: 4 hommes pour une seule femme. 

Ce qui fait dire à Célestine Bonaert que “malheureusement, le pourcentage de femmes s’inscrivant à notre formation n’est pas en évolution. Nous mettons toutefois tout en oeuvre pour intégrer la femme dans le milieu de la tech et de l’innovation. Pour exemple, nous sommes partenaires de Women In Tech et suivons de près le Women Code Festival. Nous avons même organisé une activité, ce samedi 12 octobre, entièrement dédiée à la femme – aux mamans et à leurs enfants.”

Comment expliquer le bon démarrage et le tassement qui s’en est suivi? “La raison pour laquelle le pourcentage de femmes était élevé lors de la première session est que nous proposions aux femmes intéressées de leur offrir notre formation.”

Célestine Bonaert (Wild Code School): “Tout mettre en oeuvre pour intégrer la femme dans le milieu de la tech et de l’innovation.”

Cette gratuité avait servi d’appât et d’outil de marketing. A la manière de ce qu’a déjà tenté la Wild Code School en France. Le succès avait été au rendez-vous mais la formule ne peut être reproduite à l’infini dans le chef d’une initiative privée…

Du côté du Wagon, la proportion de femmes est par contre sensiblement plus élevée. “Le pourcentage de femmes s’inscrivant à notre formation de code est en augmentation depuis l’année passée. Nous sommes, sauf erreur de ma part, au-dessus du pourcentage des filières IT des universités avec, en moyenne, 25 à 30% de femmes”, déclare Ana Seré, “conductrice” du Wagon bruxellois (et antérieurement co-fondatrice du Techies Lab). Elle ajoute toutefois… “cela reste un pourcentage bien trop faible.”

Trouver la bonne approche

Depuis plus de deux ans, on ne peut pas reprocher aux autorités bruxelloises de rester les bras croisés face à ce déficit de femmes dans les études et les métiers de l’IT et du numérique. Les activités, programmes et campagnes de sensibilisation se sont multipliées.

Et cela a eu pour effet indéniable d’attirer l’attention des femmes et jeunes filles, de susciter l’intérêt, voire la curiosité. Avec un début de passage à l’acte mais on ne peut pas encore réellement parler de réel déclic.

L’intérêt, lui, est bel et bien une réalité – et c’est un bon signe. Un exemple? En mars, 1819-Women in Tech.brussels organisait avec le magazine Elle Belgique et le programme Atelier Digital de Google, un programme d’accélération réservé exclusivement aux femmes entrepreneuses (un mois de coaching en business model, recherche de financements, questions juridiques, compétences numériques telles que création d’un site, construction d’une stratégie digitale, référencement, marketing d’influence…).

Cinquante places étaient disponibles. Elles furent environ 500 candidates à se mettre sur les listes…

Comment convertir l’intérêt en actes, en choix d’études et de carrières IT/numériques? Comment le Wagon, par exemple, explique-t-il son bon score? “Nous ne pensons pas que ce soit un hasard”, déclare Ana Seré. 

Ana Seré (Le Wagon, Bruxelles): “Dans un monde où l’universel est masculin, commercialiser quelque chose de manière « neutre », c’est en fait n’inviter que les hommes.”

“Plusieurs fois par mois, nous offrons des ateliers d’initiation au monde du code. Nous avons cependant constaté que la plupart des participants étaient des hommes. Nous avons essayé de changer le jour, l’heure, le lieu… Rien ne semblait faire la différence.

Nous nous sommes cependant engagées à accueillir un groupe plus diversifié. La majorité des postes dans ce domaine sont en effet occupés par des hommes et puisque, nous formons les personnes qui se joindront à cette industrie, nous sommes bien placées pour contribuer positivement à apporter plus de diversité aux équipes techniques.

Nous avons donc décidé de lancer ces mêmes ateliers mais uniquement pour les femmes. D’autres Wagon dans le monde l’ont fait et cela s’est avéré très positif. Bien que la séparation des hommes et des femmes ne soit pas du tout un objectif final auquel je crois, cela peut constituer une stratégie intermédiaire efficace.

De fait, en quelques jours, nous avons été submergées par des e-mails de femmes qui voulaient s’inscrire sur la liste d’attente alors qu’il nous était à peine possible d’avoir une seule inscription (de femme) pour assister exactement au même atelier quelques semaines auparavant.

La différence de diversité au sein de ces petits ateliers introductifs est donc due à la manière dont nous avons présenté l’évènement. Dans un monde où l’universel est masculin, commercialiser quelque chose de manière « neutre », c’est en fait n’inviter que les hommes.

Cela semble donc être un excellent début: inviter explicitement les femmes, pour qu’elles sachent que ce domaine est également le leur.

Après ces petits ateliers, certaines femmes décident de poursuivre l’aventure et s’inscrivent à notre formation de développement Web de 9 semaines, leur permettant ainsi de lancer leur carrière dans l’IT ou l’entrepreneuriat.”

Au Wagon, les soirées “women code”, réservées à la seule gent féminine, font toujours le plein, confirme Loubna Azghoud.

On l’a vu, la Wild Code School commence, elle aussi, à dédier des sessions “women only” (avec ou sans enfants).

Quant à la situation – en progrès – du côté de l’Ecole 19, elle semble tenir à un autre paramètre. La progression en nombre d’inscrites à la “Piscine” tient en effet pour partie à un changement dans les critères d’inscription. “L’école a supprimé la limite d’âge qu’elle imposait au départ. Résultat: parmi les inscrites, on relève notamment des femmes de plus de 40 ans qui veulent s’engager dans une reconversion de carrière.”

Trouver le (bon) ton pour convaincre

Du côté de BeCode, l’approche se veut davantage pro-mixité. Voici comment Tom Crohin explique le taux relativement élevé de femmes parmi ls apprenants et la stabilité de leur proportion depuis plus de deux ans.

Tom Crohin (BeCode): “Pendant le Women Code Festival, nous proposons des activités variées destinées aux femmes ainsi qu’aux hommes car nous considérons qu’il s’agit là d’une conversation à avoir autant avec les femmes que les hommes.”

“Nous l’expliquons par les campagnes que nous menons sur les réseaux sociaux et sur le terrain.

Dans ces campagnes, nous nous efforçons de mettre l’accent sur l’accessibilité de notre formation. Contrairement aux études “traditionnelles”, nous ne tenons pas compte du background de la personne, de son expérience ou absence d’expérience professionnelle, de son inactivité, de ses diplômes. Nous mettons également l’accent sur le fait que l’IT est un des domaines dans lesquels l’écart de salaire homme-femme est le plus faible et nous nous efforçons de combattre les clichés persistants sur le domaine de l’IT.

Durant notre formation, nous instaurons également un climat de solidarité et d’entraide au centre du projet.

Au fil du temps, nous constatons que de plus en plus de candidates ont une passion de longue date pour les activités technologiques, techniques, le « bidouillage » informatique, et décident de se jeter à l’eau en voulant travailler dans un domaine qui les passionne réellement. Si lors de nos débuts, beaucoup de femmes semblaient majoritairement attirées vers le front-end, cette tendance s’est aujourd’hui estompée, avec de plus en plus de femmes souhaitant se former en profondeur dans le back-end.”

Partager

Laisser un commentaire