Entreprises à forte croissance, qui êtes-vous? Une étude de l’UWE

Hors-cadre
Par · 05/09/2017

Cette année, l’UWE a décidé de consacrer sa traditionnelle “Etude sur la situation de l’entreprise” au phénomène des “entreprises à forte croissance” (EFC) et ce, afin de tenter de mettre le doigt sur les paramètres communs qui expliquent leur existence, sur les outils qui existent ou devraient être imaginés pour faire en sorte que ces sociétés, encore largement minoritaires en Wallonie mais très importantes, proportionnellement, pour le dynamisme économique (voir les chiffres en fin d’article), aient davantage de chances d’éclore et de se pérenniser.

Sur base des chiffres récoltés et analysés et en préconisant le recours à certaines méthodes nouvelles, permettant d’identifier des EFC existantes ou futures, l’UWE espère donner plus de poids à ses prises de position ainsi qu’à ses échanges et requêtes auprès des autorités régionales, voire nationales, compétentes.

Que trouve-t-on dans cette étude?

L’étude de l’UWE regorge de chiffres et statistiques mais propose aussi une mise en contexte et des propositions en matière de croissance d’entreprises. Quelques exemples…

  • une analyse du poids économique du secteur privé en Wallonie
  • les déterminants de la croissance
  • les politiques possibles pouvant favoriser la croissance des entreprises
  • la typologie de ce qu’on appelle les “entreprises à forte croissance” (EFC)
  • la liste des EFC sur la période 2012-2015
  • la proportion d’EFC par arrondissement
  • une présentation de quelques méthodologies d’identification et sélection d’EFC imaginées à l’étranger (Danemark, Ecosse, Pays-Bas, France) mais aussi en Flandre (programme Gazellesprong)
  • une analyse par secteur (commerce, construction, chimie, textile, économie circulaire, sidérurgie, ressources humaines…)

Le document “Etudes sur la situation de l’Entreprise – Croissance des Entreprises” peut être consulté et téléchargé via le site Internet de l’UWE, à la rubrique Publications – Etudes.

Les principaux enseignements

Vous trouverez en fin d’article un résumé des principales données et conclusions chiffrées que l’UWE a retirées de son exercice d’analyse, mais en voici déjà quelques enseignements.

  • Les EFC se rencontrent aussi bien dans les catégories grandes entreprises que PME (à noter que, pour les besoins de son étude, l’UWE n’a analysé que les sociétés de plus de 10 salariés – voir sa motivation en fin d’article, paragraphe méthodologie). On note toutefois que les EFC, si on choisit le prisme Valeur ajoutée, sont en général plus petites que la moyenne de toutes les sociétés de 10 salariés ou plus. Mais sans que la différence soit réellement notoire ou significative.
  • Pas de grosse différence non plus selon les secteurs: les EFC se retrouvent dans tous les secteurs, “en majorité dans les secteurs non marchands” ; elles sont toutefois quelque peu “sur-représentées dans des secteurs tels que l’ICT ou les activités scientifiques et techniques”. Des exemples de secteurs?
    • santé humaine et action sociale: 39 sur 896
    • information et communication: 14 sur 171
    • activités spécialisées, scientifiques et techniques: 27 sur 340
    • activités de services administratifs et de soutien: 31 sur 381
    • industrie manufacturière: 64 sur 1.135
  • Un phénomène temporaire, bref et fragile. “La majorité des EFC ne connaissent qu’une seule période de 3 ans de forte croissance et une très faible minorité d’entre elles connaissent une forte croissance de plus de 4 ou 5 ans.”
  • Une certaine concentration géographique. Si la répartition des EFC (vu sous l’angle Valeur ajoutée) ne semble pas faire ressortir une province plus qu’une autre (par rapport à son poids économique – voir les chiffres en bas d’article), il semble toutefois y avoir un effet d’attraction de la présence, sur le territoire, de clusters ou d’acteurs d’accompagnement économique.
  • Des sociétés plus jeunes que la moyenne. Mais les EFC ne sont pas pour autant des sociétés réellement jeunes:
    • âge moyen des EFC: 18 ans, pour l’EFC Valeur ajoutée, et 14 ans pour les EFC Emploi ; la moyenne d’âge, toutes entreprises (non financières) confondues : 24 ans
    • on relève toutefois une plus grande proportion d’EFC dans la catégorie 0 à 5 ans et une proportion “nettement inférieure” dans la catégorie 20 ans ou plus.

Les EFC dans le secteur ICT

Pour la période étudiée (2012-2015), 3 sociétés wallonnes font mieux que la moyenne des EFC, avec une croissance annuelle moyenne de leur valeur ajoutée supérieure à 20%. Il s’agit en l’occurrence de Diagenode (biotech), FACT Security (gardiennage) et Clixxs (titres-services).

Le secteur de l’ICT a lui aussi droit, et dans une proportion relativement importante comme on l’a vu, à ses EFC.

Epinglons deux exemples.

Odoo (ex-OpenERP):

  • 17 salariés, au début de la période de d’analyse (et plus de 10 salariés depuis 2009)
  • période de forte croissance dans la valeur ajoutée pendant 2 périodes consécutives: 2009-2012 et 2010-2013
  • période de forte croissance dans l’emploi pendant 4 périodes consécutives : 2009-2012, 2010-2013, 2011-2014 et 2012-2015
  • croissance annuelle moyenne de la valeur ajoutée entre 2009 et 2015 : +37,9%
  • croissance annuelle moyenne de l’emploi entre 2009 et 2015 : +36,7%

Escaux:

  • 10 salariés à partir de 2008
  • période de forte croissance dans la valeur ajoutée pendant 5 périodes consécutives : 2008-2011, 2009-2012, 2010-2013, 2011-2014 et 2012-2015
  • période de forte croissance dans l’emploi pendant 2 périodes consécutives : 2011-2014 et 2012-2015
  • croissance annuelle moyenne de la valeur ajoutée entre 2008 et 2015: +34,8%
  • croissance annuelle moyenne de l’emploi entre 2008 et 2015: +24,7%

Un portrait-robot impossible

“Vouloir” n’est pas forcément “pouvoir”. Après l’engouement, presque frénétique, pour le phénomène start-up, le nouveau terme à la mode, que tout le monde est sensé intégrer dans son discours, est celui du “scale up”. Croître. Vite et bien. Sans cela, pas de salut?

Sans forcément devoir sacrifier à ce possible générateur de bulle qu’est la course à la licorne (valorisation dépassant le cap du milliard de dollars), la croissance des entreprises est devenue le nouveau crédo.

Le problème – ou le défi, pour parler en termes plus positifs – vient du fait qu’il est impossible, ou au minimum présomptueux, de dresser le portrait-type d’une entreprise à fort potentiel de croissance. L’étude de celles qui ont déjà eu droit à l’étiquette EFC ne suffit pas si on se borne aux seuls chiffres (chiffre d’affaires, effectifs, ressources en capital ou en technologie…).

“Les déterminants classiques, pourtant nombreux, n’ont qu’une faculté explicative limitée”, souligne Didier Paquot, directeur du département Affaires économiques, R&D et Affaires européennes de l’UWE. “Même lorsqu’ils sont présents, cela ne veut pas dire que l’on est en face d’une société qui va croître.”

La ou les raisons? “Chaque entreprise a sa propre trajectoire de croissance, un ou deux déterminants qui lui sont propres. De nouveaux courants d’études émergent dès lors qui mettent davantage l’emphase sur l’entrepreneur lui-même, sur sa “psychologie”, sa personnalité, sa capacité d’organisation.

Certains entrepreneurs choisissent de faire croître leur entreprise parce qu’ils perçoivent et traitent différemment les informations dont ils disposent, ont une vision un peu différente des opportunités, au lieu d’y voir risques et coûts. Ils puisent à droite et à gauche des informations changeantes et ambiguës, sans pensée linéaire, et leur donnent un sens pour agir.

Motivation à croître et attentes de croissance sont des éléments déterminants.”

Olivier de Wasseige, nouvel administrateur-délégué de l’UWE à partir de ce 1er septembre 2017, est lui aussi, convaincu de l’importance de l’aspect humain et psychologique. “Dans le cadre du fonds d’investissement Internet Attitude [Ndlr: qu’il a fondé et dont il reste encore administrateur], lorsque le comité de sélection analysait les dossiers au début, nous nous concentrions uniquement sur le business plan, l’analyse de la concurrence… L’analyse était bouclée en quelques semaines. Nous nous sommes rendus compte qu’il était nécessaire d’étendre la période d’observation, de due diligence, de plusieurs semaines pour nous concentrer aussi sur l’entrepreneur, pour percevoir son caractère.

Cela a toutefois eu pour effet de rendre le choix plus incertain. Le conseil d’administration nous a alors demandé d’objectiver ce “caractère de l’entrepreneur”. Malheureusement, nous n’avons pas trouvé, sur le marché, de méthode pertinente pour une telle objectivation…”

Rôle des pouvoirs publics

En dehors de ces aspects “psychologiques” de l’entrepreneur, les éléments-clé qu’une stratégie politique doit mettre en oeuvre, aux yeux de l’UWE, pour favoriser l’émergence d’entreprises à fort potentiel de croissance sont d’ordre à la fois financier, technologique et humain.

En Wallonie, si les deux premiers paramètres sont bien couverts (soutien en capital via des organismes tels que la SRIW, les invests, la Sowalfin ; support technologique, au travers des universités, centres de recherche et aides à la recherche), l’UWE demeure convaincue qu’un regain d’efforts doit encore être consenti en termes de compétences humaines. “On déplore encore de fortes pénuries en main-d’oeuvre qualifiée. C’est le facteur le plus handicapant.”

Autres progrès souhaités, au niveau régional wallon: de nouvelles avancées en matière de “cadre institutionnel” – coût du travail, législation, fiscalité (régionale et communale), simplification administrative (démarches à accomplir, guichet unique)…

Yves Prête, président de l’UWE: “L’équation de la croissance potentielle d’une région ou d’un pays inclut trois éléments: le travail (masse de travailleurs disponibles), le capital (masse de moyens financiers activables) et la productivité totale des facteurs. Les deux premiers sont définis et permettent de savoir jusqu’où on peut croître mais ne suffisent pas.

Le troisième facteur, lui, diffère beaucoup d’un pays à l’autre en raison des différences de mise en oeuvre. Cela signifie que pour un même “stock” de personnes et de capitaux, on croîtra plus vite aux Etats-Unis, aux Pays-Bas, en Allemagne… qu’en Wallonie.”

Le “climat”, le contexte que créent les pouvoirs publics, est important, estime Yves Prête, “parce que cela permet à l’entrepreneur d’avoir l’assurance qu’on ne lui mettra pas des bâtons dans les roues. L’environnement est donc important pour faire éclore ces entrepreneurs qui sont à même de faire croître leur entreprise.”

Yves Bastin, patron de Fact Security (l’une des 3 “meilleures” EFC sur la période 2012-2015), confirme à sa manière: dans un tel contexte clairement balisé, “quand on décide de prendre tel ou tel risque pour faire évoluer sa société, on sait qu’on le prend mais on peut également l’évaluer.”

Olivier de Wasseige insiste pour sa part sur un nécessaire rééquilibrage des efforts publics entre aide à la start-up et promotion de la phase scale-up.

“Il faut mettre en oeuvre, en Wallonie, des programmes d’accompagnement des entreprises à forte croissance. Il faut davantage mettre du poids dans le “scale-up”. Des instruments d’aide au démarrage ont été mis en place, par exemple les incubateurs dans le secteur numérique, mais proportionnellement, on a mis trop de poids sur la phase et le processus d’idéation et de démarrage par rapport à l’accélération. Il n’y a pas de réel accélérateur en Wallonie. Ce qui a poussé nombre d’entrepreneurs à partir à l’étranger, dans des accélérateurs américains ou hollandais. Il est important d’investir davantage dans un mécanisme qui permette de donner de petits coups d’accélérateur bien structurés.”

Un programme Scale-Up wallon?

Avant que le gouvernement wallon, ancienne mouture, ne soit sabordé par le cdH, un projet avait été préparé par le ministre de l’Economie, Jean-Claude Marcourt, inspiré dans une certaine mesure de programmes existant à l’étranger (Growth Houses au Danemark, Companies of Scale en Ecosse, programme de BPIFrance, Growth Accelerator aux Pays-Bas, Gazellesprong en Flandre).

Ce programme Scale Up devait être piloté par l’AEI et prévoyait un “soutien ciblé aux entreprises à fort potentiel de croissance”.

Objectif: sélectionner, pour la phase-pilote, une trentaine d’EFC sur base de critères mixtes (performances de l’entreprise et motivation / potentiel de l’entrepreneur). Ces EFC auraient droit à un panel de services et de ressources.

A l’UWE, on attend de voir ce qu’en fera le nouveau ministre (voire la nouvelle majorité). Le projet sera-t-il remanié, remisé aux oubliettes? L’AEI sera-t-elle encore en charge de sa mise en oeuvre ou de son pilotage “alors que l’intention de la nouvelle majorité semble être de réformer l’AEI…”?

Quoi qu’il en advienne, l’UWE recommande au pouvoir politique régional de “mieux coordonner et synchroniser les différentes initiatives locales, prises par exemple par les Agences de Développement Local, et qui ne sont pas toujours très sophistiquées. Elles devront être renforcées et mieux synchronisées, surtout si le programme Scale Up est lancé.”

Par ailleurs, quels que soient les programmes de promotion et d’accompagnement d’EFC, “il est nécessaire de prévoir des outils de monitoring ainsi que des évaluations serrées et précises”, souligne Didier Paquot, “qui soient mises en oeuvre dès le début afin d’éviter de pérenniser des programmes qui ne seraient pas utiles.”

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Chiffres-clé de l’étude “Croissance des Entreprises”

L’UWE a passé au crible quelque 74.500 sociétés, leur état de santé et leur progression, sur une période de 4 ans (2012-2015).

Bilan?

  • en valeur ajoutée créée: 336 entreprises en forte croissance (EFC)
    • elles ne représentent que 0,45% du total d’entreprises actives répertoriées (74.609) mais “trustent” par contre 59% de la valeur ajoutée générée globale
  • en croissance d’emploi: 171 EFC
  • proportion de ces EFC par rapport à la valeur ajoutée globale de l’échantillon analysé: 59%
  • proportion de ces EFC par rapport à la croissance globale de l’’emploi de l’échantillon analysé: 87%
  • moyenne d’âge: 18 ans pour les EFC selon le critère Valeur ajoutée
  • moyenne d’âge: 14 ans pour les EFC selon le critère Emploi
  • répartition par province (pour les EFC Valeur ajoutée): Liège: 108 ; Hainaut : 94 ; Brabant wallon: 73 ; Namur : 43 ; Luxembourg: 18

Méthodologie

Nombre de sociétés analysées: 74.609 sociétés

Typologie: plus de 10 salariés, en début de période analysée, et une augmentation annuelle moyenne de plus de 20% sur 3 ans, en termes d’emploi et de valeur ajoutée

Pourquoi placer la barre à 10 salariés? “Prendre en compte des sociétés de moindre envergure aurait complexifié l’exercice vu le caractère très varié des acteurs et des effets trompeurs qu’implique la moindre augmentation de l’emploi”, explique Didier Paquot, directeur du département Affaires économiques, R&D et Affaires européennes de l’UWE. “Pour une société de 2 personnes, engager 1 personne de plus, c’est progresser de 50%…” Et d’ajouter: “le vrai problème de la Wallonie n’est pas de faire croître de toute petites sociétés mais plutôt de réussir à faire croître les moyennes entreprises pour qu’elles de viennent de grandes moyennes ou de grandes entreprises, les faire passer de 50 personnes à 150.”

Période d’analyse: 2012-2015

Paramètres d’évaluation choisis: création de valeur ajoutée et d’emploi.