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Intelligence artificielle: entre diktat de la performance et saucissonnage régional

Hors-cadre
Par · 10/12/2018
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L’Intelligence Artificielle était le fil rouge choisi par le Pôle de Compétitivité BioWin (santé et biotechnologies) pour sa conférence annuelle 2018.

Parmi les objectifs de la journée: objectiver la situation et les potentiels réels de l’IA “à l’heure où les débats sont très –  trop – polarisés, les attentes excessives” mais aussi “inciter nos membres à intégrer davantage l’IA dans leurs développements”, indiquait Sylvie Ponchaut, directrice de BioWin.

Ce fut aussi l’occasion pour des experts, chercheurs et entrepreneurs d’aborder des sujets sensibles tels que le poids d’acteurs locaux (organes publics compris) face aux GAFA ou encore les avantages et aspects moins vertueux du deep learning et d’une opacité croissante des algorithmes.

Les moyens nous manquent

Lors de ce BioWin Day, l’un des messages qu’ont fait passer plusieurs experts et chercheurs en AI, tant belges qu’étrangers, est la nécessité d’y consacrer des moyens importants – tant technologiques qu’humains.

Côté infrastructure, la recherche et le développement de projets ou de solutions IA supposent de disposer de “bécanes” et de ”tuyaux” suffisamment nombreux et puissants. Jacques Corbeil, professeur à la Faculté de Médecine de l’Université de Laval (Canada), témoignait de l’importance qu’il y a pour les chercheurs à pouvoir s’appuyer sur une infrastructure de supercalcul puissante, qui ne ralentisse pas les traitements et analyses des myriades de données concernées par l’IA.

Au Canada, l’Etat et les entités fédérales investissent de concert des milliards de dollars.

En Belgique aussi, on tend à une “sainte entente” entre niveau fédéral et autorités régionales. Mais on sait que ce dossier (investissement dans des infrastructures Tier 1 et 0), lui aussi, n’avance pas à la vitesse voulue – et nécessaire….

Il y a pourtant, aux yeux de Jacques Corbeil, urgence pour les autorités publiques, quel que soit le pays, de se positionner et d’agir. “Pourquoi ne pas créer un fonds national?”, proposait-il à son auditoire belge. “On constate en effet – même si le marché et l’écosystème IA est très volatile – qu’il attire énormément d’investisseurs privés. Les projets IA sont très recherchés par les fonds de venture capital, en ce compris pour pouvoir mieux concurrencer les GAFA.” En fil rouge: construire des projets qui font davantage sens… Une opportunité à ne pas laisser passer, y compris par le biais de co-investissements publics-privés?

Jacques Corbeil (Université de Laval, Canada): “L’écosystème des start-ups IA est très mouvant et volatile. En 2017, on dénombrait environ 400 acteurs. Le chiffre n’a pas beaucoup évolué en 2018 mais, pour la moitié, ce ne sont plus les mêmes start-ups…”

Côté ressources humaines, comment, à notre petite échelle belge (voire régionale), peut-on espérer rivaliser avec d’autres pays aux caisses mieux garnies, avec des labos privés qui disposent de centaines de chercheurs et, a fortiori, face aux GAFA (Google, Apple, Facebook, Amazon) et autres BATX (Baidu, Alibaba, Tencent, Xiaomi)?

Hugues Bersini, professeur à l’ULB et co-directeur de l’Iridia, rappelle que l’on compte royalement 20 chercheurs universitaires en IA en Belgique francophone. “Il faut modifier notre approche, unir nos efforts.” Son idée – et son voeu: la création d’un institut national dédié à l’IA, éventuellement même dans le domaine spécifique des sciences de la vie, “afin d’avoir un impact massif, sinon nous aurons perdu la bataille.”

Et d’enfoncer le clou: “Cela n’a aucun sens de parler d’IA voor Vlaanderen, d’IA en Wallonie, de Brussels AI, et pourquoi pas demain La Hulpe AI… !? Il faut à tout le moins prendre une initiative Belgian AI.” Les représentants de l’IMEC, présent à la journée de BioWin, approuvaient à l’unisson…

Benoît Macq, professeur à l’UCL (actuellement en année sabbatique studieuse à l’université McGill de Montréal), abonde dans son sens: “Un point faible en Région wallonne est le cadre de la recherche dans le domaine de l’IA. Les chercheurs permanents (professeurs et chercheurs qualifiés) se comptent sur les doigts des deux mains.

Il serait important que les universités, le FNRS, la Région wallonne et pourquoi pas les entreprises s’unissent pour rapatrier, ou stabiliser au sein de nos labos IA, des talents dans le domaine, des gens capables de monter et d’animer des équipes de recherche. Le système des chaires pourrait aider à cet effet…

Ici, à Montréal, l’année prochaine, il y a une ouverture pour pas moins de 14 postes académiques dans le domaine de l’intelligence artificielle… Et ils ont réussi de magnifiques synergies inter-universitaires dans le domaine.”

Quelques petites phrases entendues au BioWin Day…

Jacques Corbeil, professeur à la Faculté de Médecine de l’Université de Laval (Canada): “L’analyse prédictive exige d’énormes quantités de données. Pour ce qui est de l’analyse prescriptive, on en est encore loin, quoi qu’on en dise. Tout simplement parce qu’il faut encore beaucoup plus de données. En médecine par exemple, pour la prescription de médicaments, on ne parvient pas encore à mesurer les bonnes réactions ou effets sur les patients. Il y a toujours un certain pourcentage de personnes qui ne réagissent pas selon les attentes. Il faut donc rester prudent.”

Jean-Marc Van Gyseghem, directeur de recherche au CRIDS (UNamur): “L’une des clés sera le concept de tiers de confiance, pour une collecte et une utilisation vertueuses des données, et l’implémentation de la notion de “trust” [confiance] pour les professionnels, les patients, les utilisateurs.”

Jacques Corbeil (Université de Laval, Canada), à propos d’une (trop grande?) prudence dans la manière dont les données sont collectées et exploitées, en ce compris au bénéfice de la recherche: “On génère plus que jamais d’énormes quantités de données et on n’en fait rien. Le simple fait d’imposer aux entreprises privées, par exemple aux compagnies d’assurances [pour tout ce qui touche à des données santé], un engagement comme quoi elles ne feront jamais un mauvais usage des données qu’on met à leur disposition, sera suffisant. Cela peut marcher.

N’oubliez pas en effet que, sur le Web, une réputation se détruit en deux minutes, dès l’instant où quelque chose de mal se passe. Ne nous prenons donc pas les pieds dans le tapis en érigeant trop de barrières.”

Milad Doueihi, professeur en Digital Humanism à l’université de la Sorbonne (Paris): “Certains voient dans l’IA une sorte de conflit agnostique entre l’homme et la machine où la machine surveille, imite, tente d’améliorer l’homme et, finalement, veut l’éliminer.”

Il rappelait que c’est là une optique qui n’a rien de neuf puisqu’on l’on retrouve par exemple chez Samuel Butler, auteur d’un article paru en… 1863: “Darwin among the Machines”.

Quant à savoir si cette ligne de pensée peut mener au transhumanisme ou au post-humanisme, Milad Doueihi rappelle que, de tout temps, l’homme a “joué” avec cette idée, ce quasi-fantasme d’une entité supérieure, d’un remplaçant de lui-même. Il rappelait par exemple que l’un des termes très dans l’air du temps est “avatar”. S’il désigne aujourd’hui un personnage virtuel, de synthèse, qui “représente” l’utilisateur dans un monde virtuel ou recréé, le terme-même d’avatar est d’origine sanskrite et désignait une… incarnation de Vishnu chez les hindous.

Tout cela pour constater que si ce type de fantasme est ancien, il implique également, en guise d’effet-miroir, “une résilience de l’homme et une capacité à s’adapter, au fil du temps, aux évolutions de son environnement” – voire à ce qu’il invente lui-même.

 

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