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Des compétences pour l’ère numérique

Tribune
Par Marcel Lebrun · 12/06/2018
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Que ce soit dans la vie quotidienne, dans nos occupations socio-professionnelles, dans nos loisirs et, de manière concomitante, dans le domaine de l’éducation à différents niveaux (“l’école” – de l’enseignement primaire au supérieur -, un lieu pour l’apprentissage toute la vie durant), le numérique fait couler beaucoup d’encre.

D’aucuns lisent dans cet essor en accélération rapide voire exponentielle, une forme d’“aliénation de l’humain” par la machine ou encore de dissolution de notre identité dans le réseau, voire un appauvrissement sans précédent des interactions édificatrices de notre société. D’autres, en constatant ce “Tsunami numérique” (Emmanuel Davidenkoff, 2014) ou cette “Transition fulgurante” (Pierre Giorgini, 2014), prédisent l’avènement d’un nouveau monde (une nouvelle Renaissance) et, puisqu’elle y est incluse et qu’elle y prépare, d’une nouvelle “école” aux vertus émancipatrices.

Au lieu d’opposer ces deux points de vue, nous considérons qu’en ce domaine l’aliénation et l’émancipation sont, toutes deux, des solutions possibles de cette problématique fondamentalement systémique ou encore pharmacologique.

Socrate, en son temps et malgré les potentiels vantés de l’écriture naissante, s’en méfiait argumentant le risque de perdre la mémoire et y opposait la tradition orale : selon Bernard Stiegler, ce pharmakon de Socrate reste d’application pour le numérique comme il l’a été pour l’écriture et l’imprimerie en considérant ces révolutions à la fois comme un remède et comme un poison.

Ainsi, de manière prospective, nous souhaitons dans ces lignes questionner cette effervescence voire cet “imaginaire” afin d’en dégager les phénomènes précurseurs de la Société de demain et de son école… déjà et dorénavant numériques.

Des outils porteurs de nouvelles compétences, des compétences pour profiter au mieux de ces outils

Tout d’abord, il convient de préciser que même si cette ère numérique est fortement ancrée dans la numérisation des informations et de leurs supports ainsi que dans les outils permettant leur gestion, elle ne s’y réduit pas. Selon l’encyclopédie Wikipedia, “la numérisation est la conversion des informations d’un support ou d’un signal électrique – continu – en données numériques -discrètes- que des dispositifs informatiques ou d’électronique numérique pourront traiter”.

Elle nous permet ainsi de traiter, d’analyser, de stocker, de manipuler, d’organiser, de communiquer… ces différentes données que ce soit des textes, des images, des sons, des vidéos. On sait l’importance tout actuelle du RGPD, le Règlement général sur la protection des données. De tout temps, les Hommes ont inventé des outils pour faciliter leurs labeurs, se libérer des tâches répétitives ou fastidieuses… et des instruments pour mieux discerner et comprendre les événements, la réalité.

Le numérique participe à cet élan en créant ainsi de nouveaux espaces de liberté à investir avec précaution certes mais aussi détermination car c’est là, dans cet “ailleurs”, que se nichent les valeurs ajoutées de ces innovations.

Marcel Lebrun (UCL): “Le numérique participe à l’élan en créant de nouveaux espaces de liberté à investir avec précaution certes mais aussi détermination car c’est dans cet “ailleurs” que se nichent les valeurs ajoutées de ces innovations.”

Tout d’abord, même si l’adjectif “numérique” accompagne de plus en plus souvent les nominatifs Société, École, Humanités… ses attributs ou ses valences (la valeur que nous lui attribuons) sont loin d’être clairs. S’agit-il de la numérisation des médias, d’outils informatiques augmentant notre emprise sur le réel, ses manifestations et sa symbolique ou encore d’instruments technologiques contribuant à notre intelligence en démultipliant le champ des interconnections possibles ? Depuis la nuit des temps, les outils, les technologies nous libèrent mais pour quoi faire ? (Michel Serres, 2012).

S’agit-il tant d’outils, de techniques et de technologies que d’attitudes, de comportements, de mentalités, d’états d’esprit ? Les outils nous permettent d’exercer des compétences autres en nous ouvrant de nouveaux champs de possibles (en un clic nous pouvons “techniquement” communiquer avec la planète entière ou presque) mais simultanément, ils nous demandent d’apprendre ou de développer d’autres compétences (par exemple, comment communiquer, quoi communiquer, à destination de qui). Le rapport entre outil et intelligence est systémique, non linéaire.

Apprendre le numérique : code ou jurisprudence ?

On le comprendra, même si l’apprentissage du code (le langage informatique) est porteur de développement de compétences de haut niveau (analyse, résolution de problèmes, synthèse, évaluation, esprit critique, reconnaissance et traitement des “erreurs”, créativité) et même si sa pertinence au niveau socioprofessionnel n’est pas à démontrer (comme l’écriture et la lecture naguère), il ne peut, à lui seul, préparer les élèves et étudiants à vivre, à travailler dans une société globalement devenue numérique.

Marcel Lebrun (UCL): “S’agit-il tant d’outils, de techniques et de technologies que d’attitudes, de comportements, de mentalités, d’états d’esprit ?”

L’innovation dont nous parlons n’est pas une transformation adiabatique visant à améliorer, par quelques retouches superficielles, un système hérité de l’époque industrielle ou post-industrielle en maintenant sa structure et son organisation le mieux possible. Il ne suffira pas de remplacer un cours d’une discipline actuelle par un cours d’informatique. Ainsi le numérique bouleverse non seulement notre rapport aux savoirs (désormais transmis), nos rôles… mais aussi nos façons de réagir, d’agir et d’interagir.

Marcel Lebrun (UCL): “S’agit-il tant d’outils, de techniques et de technologies que d’attitudes, de comportements, de mentalités, d’états d’esprit ?”

“L’ubérisation” se propage au travers de l’horizontalisation des pratiques. Il y a quelques années, nous recourions à “l’expert” pour prendre nos vacances (le guide Michelin versus TripAdvisor), pour nous soigner (le médecin généraliste versus Doctissimo), pour apprendre (le professeur versus les MOOCs ou la Khan Academy). Nous voilà ainsi « adoubés » par le numérique dans nos nouvelles fonctions mais serons-nous capables de « socialiser » correctement ces outils ? De nouveau, cette tendance peut tout aussi bien nous conduire au chaos que faire naître une nouvelle Humanité. A ce propos, nous croyons fermement au caractère émancipatoire du numérique et au caractère néguentropique de l’éducation : faire naître des structures ordonnées du désordre ambiant, une nouvelle définition de l’apprentissage ? On se sent davantage proche des théories de Prigogine sur l’entropie et son potentiel que du déterminisme de Laplace.

Savoirs et compétences, tradition et numérique, faut-il choisir ?

Mais au-delà des importantes compétences cognitives (que nous avons citées à propos du code), quelles sont donc ces compétences spécifiques du vingt-et-unième siècle ? Selon notre propre revue de la littérature, les propos et analyses convergent très vite : sens de la créativité (sortir du cadre) et de l’innovation, responsabilité sociale et attention à l’environnement, communication, alphabétisation digitale (on y revient), apprentissage tout au long de la vie et gestion de soi, collaboration et pilotage de projets, pensée critique et résolution de problèmes… Nous sommes très proche des recommandations faites à ce sujet par le Forum économique mondial en 2016. Il s’agit moins de matières à enseigner que de méthodes pour apprendre. Et les savoirs alors ? ils sont bien là, mais ils abandonnent leur position centrale et structurante (les compétences étant dans ce cas périphériques) pour se retrouver en périphérie, en soutien au développement devenu central de ces compétences… La révolution est copernicienne au sens profond du terme.

Marcel Lebrun (UCL): “Il s’agit moins de matières à enseigner que de méthodes pour apprendre.”

Rien d’étonnant pour le pédagogue : une compétence, c’est un savoir-faire, un savoir-agir, un savoir-être portant sur un large ensemble de ressources, des savoirs à coordonner pour résoudre diverses situations problématiques et authentiques. On est bien loin du traditionnel mouvement qui consiste à apprendre la théorie d’abord pour résoudre des exercices ensuite et du “à quoi ça sert cette théorie, ce modèle, ce théorème ? Tu verras plus tard !”.

Plus tard, c’est décidément aujourd’hui ! Encore une fois, il ne s’agit pas d’opposer, en les cloisonnant, savoirs et compétences suivant par-là la perpétuelle querelle philosophique entre monde des idées abstraites et monde des expériences concrètes mais de dégager des systémiques fécondes.

Comme à la Renaissance du XVème siècle, au cours de laquelle l’Homme s’est débarrassé du cortège de divinités de toutes sortes qui influençaient ses bonheurs et ses malheurs et déterminaient les phénomènes naturels pour les comprendre par la science naissante (héritée de l’antiquité, l’innovation a des racines profondes souvent anciennes), nous assistons probablement à l’instauration d’une nouvelle Humanité, d’une autre Renaissance, ou mieux à un possible parachèvement de l’idéal démocratique.

L’enjeu est d’importance et dans le sens que nous avons décrit, l’école sera “numérique”. C’est vrai que l’idéal démocratique et la science des anciens grecs, transportés par les arabes et les juifs, ont resurgi lors de la première Renaissance avec une contribution forte d’une invention technologique, le livre… on pense évidemment à l’Encyclopédie. A l’heure actuelle, le numérique rend possible d’autres pédagogies pour les humains d’ores et déjà connectés même si les ingrédients de ces pédagogies étaient déjà déclarés ou annoncés il y a longtemps déjà. Ainsi, la renaissance numérique a ce potentiel de ravigoter ces idéaux démocratiques (au sens premier, au sens fort) dans une connaissance de mieux en mieux ou de plus en plus partagée ; homo connectus est en marche. Ne remettons donc pas “le numérique” sur le socle des divinités anciennes en mettant en avant leurs caractéristiques “magiques”. L’humanité numérique, c’est d’abord nous !

Après avoir remis en perspective le cheminement de l’Homme face aux exigences de savoirs et de compétences, aboutissant au stade – numérique – qui est le nôtre actuellement, Marcel Lebrun développe, dans la deuxième partie de son texte, sa vision de l’école de demain: classes inversées, confrontation participative des acquis et des apports de chacun, changement du rôle de l’enseignant… Le tout ponctué par 10 commandements pour l’école de demain.

Marcel Lebrun
Technopédagogue, professeur à l’UCL

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