Attention : Nous mettons à jour notre gestion des abonnements. Si vous rencontrez un bug, n'hésitez pas à nous contacter à bugs@regional-it.be

Pour rester informé(e) des dernières actualités de l'IT en Belgique francophone, lisez ceci • Comment / Pourquoi s'abonner ?

Blockchain: le potentiel et les écueils

Tribune
Par Rudolf de Schipper · 18/10/2017
Partager

Je peux comprendre que les gens et les sociétés se posent des questions au sujet de la popularité du bitcoin. Qui, en effet, a besoin d’une devise de plus, électronique, alors qu’il en existe déjà tellement pour réaliser des transactions? Il doit y avoir anguille sous roche, non? Du blanchiment d’argent, des rémunérations de cyber-criminels… Quel autre intérêt voir dans le bitcoin? Et toute cette technologie blockchain, cela ne rime à rien, si?

Adopter un tel raisonnement, c’est n’avoir qu’une vision bien trop étriquée de ce que sont en réalité le bitcoin et la “chaîne de blocs”. En premier lieu, le bitcoin est tout sauf une devise idéale pour des transactions opaques puisque le principe du blockchain a justement pour effet de rendre chaque transaction particulièrement ouverte et transparente. Ensuite, un choix en faveur du bitcoin et d’autres applications blockchain est souvent un choix contre l’ingérence de tiers qui recherchent uniquement des avantages financiers: contre “les banques”, contre “les courtiers et notaires”, etc. etc.

Médaille – pile et face

Le principe-clé – la création d’une chaîne de transactions qui se garantissent mutuellement et qui rendent dès lors l’intervention de tiers superflue pour formaliser et ratifier une convention ou une transaction entre deux parties – exerce uniquement son pouvoir d’attraction sur des individus qui veulent remettre en cause les conventions traditionnelles.

De nombreuses organisations demeurent convaincues, encore aujourd’hui, que le blockchain peut apporter sa contribution à de nouveaux modèles commerciaux.

Les deux points de vue ne s’excluent d’ailleurs pas l’un l’autre: la technologie blockchain se prête en effet à un nombre particulièrement élevé d’applications diverses et variées et, au final, c’est vous-même qui décidez qui en tirera des avantages.

Désirez-vous, en tant qu’individus, régler entre vous vos affaires financières sans passer par votre banque? C’est possible. Voulez-vous faire l’impasse sur le notaire en négociant la vente d’une maison via le blockchain? C’est techniquement envisageable même si c’est déjà nettement moins évident d’un point de vue juridique et légal.

Vision n’est pas exécution

“Entre rêve et acte, des lois et des questions pratiques font obstacle”. Voilà ce qu’écrivait Willem Elsschot voici déjà plus d’un siècle. Cette affirmation reste parfaitement pertinente. De nombreuses idées novatrices surgissent au sein de sociétés, commerciales ou non. Lorsque vous vendez quelque chose qui est soumis à la TVA et que vous devez ensuite rembourser cette TVA ou la défalquer lors d’un achat soumis à la TVA, ne serait-il pas beaucoup plus simple si tout cela se passait automatiquement, si ce calcul était intégré dans la chaîne de blocs? Ne réaliserait-on pas une économie énorme en temps et frais administratifs si nous pouvions également facturer des transactions douanières de cette manière? Ou faire rédiger et exécuter des contrats sans la moindre intervention humaine? Ce ne sont pas là des idées très visionnaires mais elles changeraient profondément la vie de nombreuses personnes. Bien des individus et entreprises peuvent ainsi réaliser d’énormes économies.

Source: KBC

Les premières initiatives concrètes ont d’ailleurs déjà été lancées, en ce compris dans nos contrées. C’est ainsi que KBC et Rabobank ont constitué un consortium baptisé “Digital Trade Chain” avec quelques grandes banques, notamment allemandes et françaises. Ce consortium est dès à présent en train d’élaborer, en collaboration avec IBM, un réseau blockchain qui doit aider les PME à simplifier leurs processeurs d’importation et d’exportation tout en les rendant plus fiables. Le système devrait être opérationnel d’ici la fin de l’année.

Toutefois, ces fameuses “lois et questions pratiques” auxquelles nous faisions allusion viennent à nouveau se mêler au débat. Avant qu’un cadre légal n’existe, qui rende les transactions contraignantes et qui puisse être utilisé en guise de preuve officielle, pas mal d’eau juridique et réglementaire coulera encore sous les ponts. Ce qui, d’ailleurs, se justifie bien entendu parfaitement puisque cela concerne de profondes modifications qu’il est sage d’étudier en détail avant de les entériner officiellement.

Mais, parallèlement, on peut s’attendre à ce que la prudence dicte à ce point l’agenda que nous ne devions pas nous attendre à une concrétisation de ce type d’innovations avant plusieurs années. Sans parler des considérations touchant à la vie privée: si vous permettez à une transaction, entre vous et votre voisin, de s’effectuer en en faisant un maillon d’une chaîne sur laquelle des tiers, qui ne sont absolument pas concernés, peuvent, eux aussi, avoir un droit de regard, dans quelle mesure n’ouvrez-vous pas toute grande la porte à des tiers indiscrets et indésirables qui sont à la recherche d’éléments de contestation ou autres? Il est donc logique que l’on fasse preuve, ici, de toute la prudence nécessaire.

Les maillons d’une chaîne

Un autre obstacle pratique auquel nous n’avons pas encore fait allusion est celui de la faillibilité de l’homme. Par le passé, la chose s’est déjà douloureusement manifestée lorsque l’on s’est essayé aux “smart contracts”. Un bug dans un programme a provoqué la disparition de 12 millions de bitcoins. Pas moins!

Il suffit de régler la faille, pensez-vous? C’est loin d’être aussi simple parce que ce serait rompre la chaîne au sein de laquelle s’est produite l’erreur. Par ailleurs, de nombreuses transactions parfaitement valides font également partie de cette chaîne. Elles se compteraient par centaines dans le cadre d’une telle application. Mais comment, dès lors, rectifier l’erreur et comment allouer ces 12 millions de coins à leur propriétaire légitime?

Ce qui nous amène au stade suivant des obstacles pratiques: que se passerait-il si l’erreur se produisait dans un processus automatisé et n’était détectée que plusieurs semaines plus tard? Quelle serait alors l’ampleur des dégâts? Et comment y apporter une solution?

balance, justiceSans parler d’autres questions préoccupantes qui viennent immédiatement à l’esprit: qui devra assumer les conséquences des dommages occasionnés? Le programmeur qui a rédigé le code erroné? Les différentes parties qui ont été concernées par la ou les transaction(s) erronée(s)? L’organisation qui a mis le logiciel erroné à disposition?

En raison-même de la nature du blockchain — c’est cette technologie, et non plus l’homme, qui prend en charge le contrôle —, il devient très difficile d’attribuer cette responsabilité à une personne précise.

Et, au fait!, pour en revenir à l’initiative concrète à laquelle je faisais allusion plus haut… Un autre danger s’y cache également. L’espoir d’IBM est que d’autres banques se joignent à l’avenir à ce réseau blockchain créé par le consortium. Mais cela me semble être un scénario tout sauf souhaitable de voir un seul partenaire technologique assumer la gestion d’une initiative impliquant tout un secteur. Par ailleurs, aussi longtemps que le projet restera limité à quelques acteurs, la fiabilité des transactions continuera de laisser à désirer.

Mais soyons de bon compte: tant les banques qu’IBM lui-même n’ont rien de petits acteurs. Toutefois, pour donner toutes ses chances au projet, il vaudrait mieux ne pas le laisser dépendre d’un seul partenaire technologique.

Conclusion?

De manière pour le moins ironique, nous en revenons ainsi au principe-même auquel les convaincus du blockchain voulaient justement échapper: un organe de contrôle indépendant est nécessaire pour tout faire fonctionner avec une dose de confiance suffisante de la part de toutes les parties concernées. Retour à la case départ, alors? Pas nécessairement. Il est possible de faire en sorte que cet organe de contrôle soit reconnu par toutes les parties concernées et que cet organe ne capte pas plus d’argent qu’il n’est nécessaire pour assurer le bon fonctionnement de l’ensemble. En attendant d’y parvenir, nous tenons toutefois à saluer les projets concrets qui se lancent. En effet, tout ce qui peut aider à rendre cette technologie plus mature est une bonne chose pour tout le monde.

Rudolf de Schipper

gestionnaire de projet principal

Unisys

 

Partager

Laisser un commentaire