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Les nouveaux green citizens se gorgent de poudre de perlimpinpin

Hors-cadre
Par Carl-Alexandre Robyn (Cabinet Valoro) · 21/01/2022
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Coach Carbone, Karbon, Clean Fashion, Mobile Carbon Analyser, Dunia, Geenly, Carbo, etc. La liste des fintechs et de leurs applications “gargamelesques” ne cesse de s’allonger. Les unes calculent votre bilan carbone (1) grâce à vos données bancaires, d’autres tracent l’empreinte environnementale de vos achats au quotidien, d’autres encore comptabilisent votre consommation de données depuis votre smartphone, qui sont ensuite traduites en consommation électrique, puis en CO2

Elles suscitent l’appétit des investisseurs et le mouvement est mondial. Elles parviennent à lever des millions d’euros et la question de l’empreinte carbone rentre dans le langage courant comme le sont les calories dans l’alimentation. Pourtant, toutes ces applications fanfaronnant la mesure de nos empreintes carbone ne sont que des gadgets théoriques sans réelle authenticité, sans aucune démonstration scientifique avérée! 

La cohérence, l’exactitude, l’exhaustivité, la pertinence, la transparence et la vérification des résultats de toutes ces méthodes de calcul du bilan carbone sont éminemment discutables tant elles prêtent le flanc aux critiques sur chacun de ces six critères.

Le calcul de l’empreinte environnementale de nos déplacements, de nos vêtements, de notre alimentation, de nos activités, etc., est réalisé de multiples façons, toujours au gré du corpus théorique (périmètre des émissions de gaz à effet de serre (GES) prises en compte) choisi par les acteurs. Aucune académie renommée de sciences n’a jamais avalisé l’une ou l’autre méthode de mesure.

Qu’en pense un observateur aussi averti qu’Olivier Vergeynst, directeur de l’Institut belge du Numérique Durable (ou ISIT – Institute for Sustainable IT)?
Nous lui avons demandé de réagir à cette tribune. Découvrez son analyse – non seulement de la pertinence de ces applis et calculateurs d’empreinte carbone mais aussi du contexte plus large – et non dénué de complexité – dans lequel ils s’inscrivent (ou se positionnent).

N’importe qui peut s’autoproclamer évaluateur de l’empreinte environnementale de tous (individus, collectivités, entreprises…) et de tout (biens et services). Tout un chacun peut lancer son propre label « environment friendly » et s’autoproclamer juge de la pollution ou de la quantité de gaz à effet de serre émise (2)  ou encore expert en comptabilité carbone digitale. 

La sorcellerie carbone est en fête à l’heure de l’urgence climatique

Il y a une foultitude de systèmes de mesure (avec pour corollaire une grande quantité de résultats possibles), pléthore d’applications carbone, surabondance de labels environnementaux de toutes sortes: ce ne sont que de gentilles sorcelleries qui perdurent parce que leur innocuité les préserve de toute critique. Mais ce sont quand même des duperies intellectuelles: les calculateurs carbone pullulent pour le plus grand bonheur des crédules.

Même le GIEC reconnaît (dans son Rapport spécial de 2018 sur les conséquences d’un réchauffement planétaire de 1,5°C) qu’il y a de multiples manières de calculer les équivalents CO2 (émissions des autres gaz à effet de serre ayant chacun un impact spécifique potentiel, en fonction de la période choisie, sur le système climatique).

Les particuliers et les entités publiques ou privées supposent connaître ainsi en temps réel leur empreinte carbone et peuvent se fixer des objectifs de réduction. Les plus motivés pourront compenser leurs émissions en finançant des projets à impact positif. 

Les entreprises achètent ces gadgets (ces applis vantardes de véracité environnementale n’ont aucune valeur scientifique probante) pour plusieurs raisons : soit parce que leurs clients demandent une démarche RSE, soit par conviction du dirigeant qui souhaite aller plus loin dans les indicateurs de rentabilité de son entreprise.

La comptabilité carbone digitalisée a tout du grimoire magique

Les définitions du bilan carbone, du bilan des émissions de GES, de l’empreinte environnementale divergent selon les acteurs, en fonction essentiellement du périmètre, plus ou moins restreint, des émissions prises en compte… sur une période de temps spécifique.

Exemple d’application fun mais fanfaronne qu’ont pu tester des start-uppeurs belges se rendant (en 2021) au CES, grand salon international consacré à l’innovation technologique et électronique à Las Vegas. Ils ont calculé leur impact: en seulement quatre jours de festivité, ils ont émis 4,4 tonnes d’équivalent carbone, soit un tiers de la consommation annuelle moyenne d’un Belge.
Selon l’application, l’aller-retour en avion aurait représenté 3,35 tonnes d’équivalent CO2, à quoi s’ajoutent 270 kg pour l’alimentation, 368 kg pour quatre nuits d’hôtel et 103 kg pour une heure de taxi par jour. Abracadabra!

Idem pour les méthodes “harrypotteresques” de calcul, alambiquées, ni scientifiques ni exactes, qui sont essentiellement des kyrielles d’approximations, dont le cumul finit par les rendre grotesques. Une mesure exacte des émissions de GES est impossible dans la pratique tant la ramification des sources de données à consulter, analyser, croiser est exponentielle. En outre, de par l’absence de bases de données essentielles, ou de leur faible qualité, les redondances dans les collectes de données sont multiples et les lissages de celles-ci sont trop sommaires.

Les données primaires ne sont pas toujours disponibles et les données génériques et secondaires censées provenir des fournisseurs, intermédiaires ou clients, peuvent être très longues à obtenir, surtout si elles proviennent de l’étranger et notamment du tiers-monde. Ainsi, lorsqu’on associe toutes ces données disparates à un facteur d’émission permettant de calculer les équivalents carbone, tout est sujet à caution et donc à prendre cum grano salis ! 

Grosso modo, la plupart des méthodes du bilan carbone regardent la consommation d’énergie du sujet et la provenance de celle-ci (énergies fossiles, énergies renouvelables, énergie nucléaire, etc.) ; les consommations de produits alimentaires, d’objets, de services ou de matières importées ou achetés sur le territoire (production, matières premières, transports, recyclage, etc.) ; les modes de déplacements (avions, vélo, voiture, âne, cheval, etc.) ; les usages digitaux (la conservation de données dans les serveurs informatiques engendrent du CO2), etc.

Faut-il crier à l’arnaque, au “chaudron magique” trompeur?

Les émissions sont comptabilisées en différentes catégories, appelées postes d’émissions: énergie, émissions hors usage énergétique, intrants, fret, déplacements, déchets directs, utilisation et fin de vie des produits. Pour chaque poste d’émission, on collecte les données de l’activité étudiée: par exemple, pour les intrants ; les quantités achetées (poids, volume, nombre, montant en euros…).

Afin de traduire ces données en émissions, on dispose de facteurs d’émissions préétablis (très approximatifs eux aussi) dans le tableur Bilan Carbone : un facteur d’émissions est un coefficient qui permet de convertir en kg ou tonne éq. CO2 les données d’un poste d’émissions. 

Tous ces calculs complexes s’effectuent dans un chaudron magique secret, l’algorithme maison de chaque opérateur. Les formules algorithmiques mystérieuses et fécondes organisant l’alchimie des données collectées pour définir le bilan carbone n’ont jamais été rendues publiques pour quiconque (elles sont de toute façon indéchiffrables, inintelligibles pour le commun des mortels) et n’ont donc jamais subi une analyse critique dans les règles de la froide rigueur académique.

Incantation institutionnalisée

Les principales méthodologies du calcul des GES (la méthode règlementaire, la norme ISO 14064-1, le Greenhouse Gas Protocol ou le Bilan Carbone de l’ADEME (agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie) distinguent certes les émissions directes et indirectes mais ne définissent pas, ou peu ou mal, leurs champs d’application.

GIEC, ADEME, Groupe Bilan Carbone, etc., des associations, des fondations, des groupements d’intérêt économique et politique, conçoivent et développent des méthodes qu’ils savent imparfaites (biais certains et incertitudes exponentielles). Celles-ci sont reprises par des green fintechs (Dunia, Greenly, Carbo et consorts) qui ne leur apportent que quelques modifications purement cosmétiques. 

Carl-Alexandre Robyn

Startupologue et fondateur
du Cabinet-conseils Valoro

______________

(1) Le Bilan Carbone est l’une des manières de mesurer l’empreinte carbone, c’est-à-dire la quantité de ce gaz à effet de serre émise dans l’atmosphère sur une année par les activités d’une personne ou d’une entité privée ou publique. Le Bilan Carbone est donc une méthode de calcul, l’empreinte carbone, un résultat.

(2) Principaux gaz à effet de serre : CO2 , CH4 , N2O , HFC , PFC , SF6 

La position assez tranchée et monochrome qui transparaît dans ce texte nous avait poussé à demander à Carl-Alexandre Robyn de justifier un tel jugement plutôt négatif sur les outils de calcul et d’évaluation d’empreinte carbone – même si, nous l’admettons très volontiers, nombre d’entre eux ne sont en effet que partiels dans leurs fonctionnalités et peu révélateurs de la situation – ou de l’empreinte – réelle d’un individu ou d’une entreprise.

Voici donc la manière dont il justifie sa position:

“Je ne suis nullement climato-sceptique (ou négationniste climatique): je ne discute pas la réalité du réchauffement climatique ni la nécessité d’une transition écologique. Je ne conteste pas non plus l’urgence d’agir pour réduire l’utilisation des énergies fossiles. 

Ce qui m’interpelle, c’est surtout le manque d’esprit critique et de discernement de tous les adeptes des bilans carbone, bilans des gaz à effet de serre, des calculateurs d’empreinte environnementale, qui prennent pour argent comptant les résultats qui leur sont servis.

Les méthodologies de calcul des bilans environnementaux sont scientifiques (elles sont mises au point par des ingénieurs de différentes disciplines selon des protocoles simplifiés pour qu’elles puissent convenir à un maximum d’intervenants). Elles sont rationnelles. Mais c’est comme la logique d’un “conte de fées” – les choses s’enchaînent les unes aux autres, mais l’ensemble paraît concerner un monde différent, non pas l’univers dans lequel vivent une grande partie des acteurs (fournisseurs, producteurs, transporteurs, intermédiaires, clients du tiers-monde) pour qui les collectes de données sont problématiques et non prioritaires.

Songez au petit atelier d’une province reculée de Chine continentale, au petit industriel bangladais, qui fournissent à une usine taïwanaise les pièces d’assemblage nécessaires au four à micro-ondes que l’importateur slovaque achète en gros et revend à Mediamarkt pour finir dans ma cuisine…

Les méthodes de calcul sont intéressantes d’un point de vue théorique mais peu valables d’un point de vue pratique.

Le problème fondamental n’est pas la méthode scientifique de calcul ou le modèle théorique retenu, mais la collecte de données pour alimenter le calculateur (l’algorithme théorisé)… Dès lors, les résultats produits par les algorithmes ont une authenticité bien chétive.”

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