Baudouin Corlùy (Agoria ICT): “une vision plus globale de l’IT”

Interview
Par · 04/04/2013

En septembre 2012, Baudouin Corlùy succédait à Christian Vanhuffel au poste de directeur du secteur ICT d’Agoria. D’emblée, il pointait certains dossiers qui lui apparaissaient comme des priorités pour l’action d’Agoria, notamment l’inclusion de l’ICT dans les formations, la promotion de l’innovation et les carences en profils IT (voir notre encadré pour un bref rappel).

Six mois après son entrée en fonctions, nous l’avons rencontré pour recueillir ses premières impressions, sa vision du secteur ICT, francophone notamment, et la manière dont Agoria entend jouer un rôle dans la défense et la promotion de ce secteur économique.

Déficit d’innovation

Fin 2012, début 2013, Agoria a mené une enquête auprès de 400 sociétés en vue de mieux cerner la réalité actuelle du secteur ICT local (voir notre article) et ainsi déterminer les actions “qui pourraient mieux soutenir les entreprises dans leur développement et leur capacité à investir.”

Ce sujet de l’investissement dans l’innovation apparaît comme crucial aux yeux de Baudouin Corlùy. Et le bilan est relativement mitigé.

“L’innovation [dans le secteur ICT] n’est pas encore suffisamment développée en Belgique. Nos autres secteurs investissent davantage dans ce domaine. Il est essentiel d’aider davantage les entreprises et en particulier les PME à évoluer dans ce sens. Et l’on relève une importante différence, à cet égard, entre la Flandre et la Wallonie. Il y a un manque cruel d’innovation côté wallon.

Les sociétés flamandes, elles, peuvent s’appuyer sur l’IWT [l’agence pour l’Innovation par la Science et la Technologie] qui soutient les entreprises dans leur volonté d’innover et diffuse des informations, notamment concernant les programmes européens, Eureka entre autres. Dans ce dernier registre, le support dont peuvent bénéficier les sociétés en Wallonie est moins important.”

Les raisons?

“Un manque d’organismes qui prennent ce rôle en charge. En Flandre, l’IWT aide les entreprises à identifier les dossiers. En Wallonie, le processus reste informel. Les sociétés doivent chercher elles-mêmes des partenaires.” Même le NCP (National Contact Point) ne semble pas recueillir beaucoup de lauriers aux yeux de Baudouin Corlùy, qui prône davantage de proactivité. Seul acteur cité comme ayant une action positive: le CETIC. Mais selon un degré d’action qui pourrait être amélioré.

Un IWT francophone?

Qui, en Wallonie, pourrait prendre éventuellement à son compte le rôle joué en Flandre par l’IWT? “Il faudrait adjoindre de nouvelles compétences à un organisme déjà existant. Je suis contre l’ajout d’un nouvel acteur. Il y a déjà l’AWT, le CETIC, Multitel, l’Infopole Cluster TIC… A tout le moins, il faudrait renforcer l’action, créer une plate-forme commune où l’un des acteurs existants reprendrait à son compte le rôle que joue l’IWT côté flamand.”

Des aménagements de compétences seraient donc nécessaires à ses yeux. Il pointe par exemple les différences d’approches et de moyens entre des acteurs tels le CETIC et iMinds (ex-IBBT). “Chaque année, iMinds organise un appel à candidatures, distribue 5 millions d’euros pour des projets… Il y a toute une dynamique à remettre en oeuvre en Wallonie pour pousser les sociétés à aller vers l’innovation. Des moyens existent par exemple au niveau européen. Pensons au programme Horizon 2020. Mais que fait-on pour en tirer parti?”

Interrogé sur l’obstacle potentiel que représente la taille plus modeste des acteurs wallons, Baudouin Corlùy réfute cet argument, estimant que le problème [moindre dynamisme à l’innovation] se situe plutôt du côté d’un déficit d’information. “Les entreprises ne sont pas au courant. Elles ont, pour beaucoup, le nez dans le guidon et n’ont pas le temps de voir ce qui existe en termes de soutien à l’innovation. L’obstacle- et c’est vrai partout en Belgique- est surtout d’ordre administratif. En Belgique, on rend l’accès trop lourd et trop compliqué.”

L’innovation? L’affaire de tous

Les chiffres de l’innovation dans le secteur ICT, en Belgique? “De 8 à 9.000 personnes et de 800 à 900 millions d’euros par an. C’est considérable mais encore insuffisant. Il faut continuer d’évoluer. Les investissements se concentrent encore souvent sur le matériel télécom, le développement de produits même si on évolue de plus en plus vers les solutions (e-health, solutions de géolocalisation…).”

“Il est nécessaire de faire porter l’effort sur l’éducation. Il y a en effet un manque crucial de personnes compétentes dans le secteur ICT. Il faut mettre autour de la table tous les acteurs qui peuvent influer positivement sur la promotion de ces compétences.” Aux yeux de Baudouin Corlùy, il s’agit d’un défi majeur: sans une mobilisation des ressources, il sera difficile de faire évoluer la société, en ce compris dans sa composante majeure qu’est de plus en plus la “société de la connaissance”.

C’est la raison pour laquelle, souligne Baudouin Corlùy, Agoria prend diverses initiatives. Exemples? “GeoICT qui réunit les sociétés actives dans le domaine de la géolocalisation. Nous militons pour les open data, afin d’aider les entreprises à obtenir l’information dont elles ont besoin pour leurs solutions et afin de convaincre les pouvoirs publics d’“ouvrir” leurs données.”

Autres exemples: ITS en matière de transports, la plate-forme e-health ou encore App Appliance, la plate-forme d’échanges inaugurée lors du Mobile World Congress de Barcelone, qui “vise à aider les entreprises, les jeunes pousses en particulier, à développer des applications et à les mettre en contact avec des sociétés plus évoluées. Agoria veut ainsi apporter son soutien à l’innovation et au développement d’applications.”

Pistes d’avenir

Compte tenu des besoins du marché et de la société, de leur évolution, mais aussi des moyens disponibles, notamment au niveau européen, quels seraient, aux yeux de Baudouin Corlùy, les compétences et thématiques à privilégier pour les entreprises et l’innovation locales?

“La gestion des données, l’Internet des Objets, le “monde communicant”. Dans le monde des entreprises mais aussi dans celui des pouvoirs publics, la gestion des données mènera à une plus grande efficience, à d’autres modes de fonctionnement. Il ne faut pas se laisser dépasser en termes d’accès à l’information. L’évolution vers le cloud prendra de plus en plus d’importance et se fera naturellement mais le plus important, ce sont les informations qui se retrouveront dans le cloud.”

Dès lors, si l’on poursuit ce raisonnement, quelles pourraient être les spécificités différenciatrices pour les acteurs locaux?

“L’analytique”, estime-t-il. “Les solutions qui viennent se greffer sur la gestion des données, leur mise à disposition sous une forme appropriée pour les serveurs visés. Et, dans la foulée, la gestion de projets dans les entreprises.”

Dans cette perspective, des investissements dans des infrastructures cloud locales ont-ils un sens? “Oui mais le tout est de savoir comment se différencier. NSI, Belgacom, ou Google à Mons… L’infrastructure continue de se déployer mais l’infrastructure pour l’infrastructure n’a pas de sens. C’est la gestion des données qui fera la différence.”

Ne pas rater le coche

Les projets européens, quoi qu’on puisse en penser en termes de lourdeur de préparation et de perspective à (très) long terme, parfois bien éloignée de la réalité des PME, sont une manne potentielle. Tant d’un point de vue financier que pour des considérations de mise en réseau et de promotion de l’innovation.

A cet égard, le programme d’investissement “Horizon 2020” (pactole de 80 milliards d’euros à distribuer en R&D et innovation) est une opportunité à ne pas rater, aux yeux de Baudouin Corlùy. “Les pouvoirs publics ont un rôle évident à jouer pour que les sociétés locales ne ratent pas le coche. En la matière, la plate-forme de communications que compte mettre en oeuvre l’AWT (nous vous en parlions dans un article récent), destinée à aider les entreprises wallonnes, serait un élément important. Sinon, seules les grandes entreprises pourront participer aux projets européens…”

Baudouin Corlùy (Agoria ICT): “La plate-forme que compte mettre en oeuvre l’AWT autorisera une communication plus appropriée, aidant ainsi les entreprises wallonnes. Sinon, seules les grandes entreprises pourront participer aux projets européens Horizon 2020…”

Le rôle d’Agoria? “En collaboration avec le Sirris [Centre collectif de l’industrie technologique belge], par exemple, nous déployons un programme qui aide les entreprises à mettre l’innovation en oeuvre, au travers d’informations, de conseils, de mises en contact… Agoria peut leur procurer des informations et un accompagnement sur l’ensemble des aspects qui font leur réalité: fiscalité, normalisation, innovation, énergie, environnement, aspects juridiques… Sirris intervient davantage en accompagnement et en termes de connaissances techniques des processus. Depuis le début de l’année, nous avons mis en oeuvre une démarche plus proactive. Avec le Sirris, sur base des connaissances que nous avons des sociétés, nous voulons les accompagner de manière plus spécifique, selon les programmes auxquels elles peuvent potentiellement participer.”

Outre Sirris, “nous travaillons, selon les projets, avec le CETIC ou avec iMinds, du côté flamand.”

Agoria veut également jouer la carte de la complémentarité vis-à-vis de l’Infopole Cluster TIC. “Sur les différents thèmes majeurs que sont par exemple l’innovation ou l’exportation, nous accordons nos violons. L’Infopole est le relais idéal, en termes de communications, vers les sociétés wallonnes. Selon les sujets, nous renforçons mutuellement le message de l’autre. L’e-health, par exemple, est une matière fédérale. Nous sommes donc mieux placés pour le gérer. Par contre, les villes intelligentes présentent certains accents plus régionaux, qui sont dès lors relayés par l’Infopole.”

Dans la suite de cette interview, Baudouin Corlùy aborde les questions de la formation à l’ICT, des carences en profils IT, du soutien aux jeunes entreprises ou encore d’une innovation qui marie matériels et logiciels.


Dès son entrée en fonction, il énumérait quelques points sur lesquels il comptait mettre l’accent. A savoir:

  • soutien du secteur ICT en favorisant un climat de développement et d’investissement favorable,
  • promotion des technologies de l’information comme solution aux problèmes sociétaux,
  • utilisation des technologies de l’information à l’école,
  • promotion des métiers ICT parmi les jeunes et les aînés,
  • lutte contre les difficultés que rencontrent entreprises et secteur public pour pourvoir les postes ICT vacants.